La société hyper-industrielle, le nouveau capitalisme productif

Dans un petit ouvrage précis et pédagogique, Pierre Veltz explique les enjeux du nouveau capitalisme productif. Un livre clair, qui permet de remettre en perspective les grandes évolutions d’un monde où les chaînes de valeur sont globales et où il faut recréer des solidarités entre un archipel de métropoles interconnectées et des arrière-pays délaissés.

Par Thierry Weil
Le 13/02/2017

Dans un petit ouvrage* précis et pédagogique, Pierre Veltz explique les enjeux du nouveau capitalisme productif. Un livre clair, qui permet de remettre en perspective les grandes évolutions d’un monde où les chaînes de valeur sont globales et où il faut recréer des solidarités entre un archipel de métropoles interconnectées et des arrière-pays délaissés. Morceaux choisis :

La thématique du monde « post-industriel » n’est pas seulement un assemblage d’idées reçues discutables, elle a fait beaucoup de dégâts, en justifiant ou en encourageant le dédain dans lequel nos dirigeants politiques ont longtemps tenu le monde manufacturier. Une nouvelle constellation d’enjeux et d’acteurs est en train d’émerger, que nos découpages traditionnels (industriel vs. services ; traditionnel vs. numérique) empêchent de voir clairement. Pierre Veltz l’appelle « hyper-industrielle » pour marquer à la fois sa nouveauté et la continuité avec l’histoire longue de l’industrialisation, qui ne commence pas et ne s’arrête pas avec l’industrie massifiée du XXe siècle.

1. L’industrialisation du monde

L’industrie manufacturière emploie 330 millions de personnes en 2010, environ 5 % de la population mondiale. Ce ratio est stable depuis deux siècles. L’augmentation du nombre de consommateurs fait plus que compenser la dématérialisation et la meilleure efficience énergétique de l’économie. Sauf à épuiser les ressources de la planète ou à maintenir des grandes masses de population dans la pauvreté, il nous faut généraliser des modes de production et de consommation plus frugaux.

2. Industries / services : une distinction dépassée

L’industrie s’est profondément transformée. En France, ses ouvriers non qualifiés ne représentent plus que 1,3 % de la population active, alors que les techniciens et ouvriers qualifiés sont deux fois plus nombreux. Moins de la moitié des ouvriers est engagée directement dans la production. L’industrie est devenue « un service comme les autres », tandis que l’organisation de nombreux services est devenue « industrielle ». L’économie de la fonctionnalité permet une meilleure efficacité écologique : « la mobilité est un besoin humain fondamental, mais pas l’industrie automobile », explique le président de BMW.

3. Robots, réseaux, plateformes

Où se déverseront les gains de productivité ? Probablement dans la culture, l’éducation et la santé, si nous savons résister aux forces qui mènent à une croissance des inégalités. Les disruptions viennent moins de l’automatisation des tâches individuelles par les robots que de l’augmentation de la connectivité liée aux réseaux. L’usine est devenue une « global factory » dispersée dans le monde entier, tandis que le client ou l’usager est désormais inclus dans la boucle productive. Pour ne pas devenir de simples sous-traitants des acteurs qui maîtrisent les données d’usage, les grands acteurs doivent résolument s’engager dans une stratégie de plateforme.

4. Demain, quels emplois productifs ?

Les emplois étaient jadis répartis entre amont (conception), front (face à l’usager ou au client) et arrière (production, back-office) avec une forte hiérarchie des salaires. Les emplois de production, jadis situés en province sont maintenant souvent dans les pays à bas salaires, au risque de perdre la maîtrise technique nécessaire aux tâches de conception. L’objectif est aujourd’hui de maintenir les emplois nomades sur notre territoire grâce à des écosystèmes attractifs. L’avenir est probablement dans la gestion des produits-systèmes permettant une économie écologique et des produits-services centrés sur l’individu, son bien-être et sa santé.

5. Vers le monde hyper-industriel : quatre lignes de changement

La nouvelle économie repose sur des infrastructure matérielles et immatérielles communes, sur des relations de qualité génératrices de confiance et d’échanges, sur des coûts variables en chute libre devant les coûts fixes qui engendrent des monopoles naturels, sur une communauté de ressources fournissant des cadres d’organisation collectifs différents de la grande entreprise et du salariat, permettant des réagencements faciles, mais nécessitant un nouveau cadre institutionnel pour un portage collectif des risques, afin que le salariat ne se transforme pas en « précariat ».

6. Du monde en strates au monde en archipel

Jadis organisé en une hiérarchie d’espaces nationaux aux normes de maturité technologique différentes, le monde ressemble plus aujourd’hui à un archipel de pôles interconnectés. Chaque pôle est souvent organisé autour d’une grande université de recherche ouverte sur son environnement industriel. La circulation des personnes joue un rôle majeur, notamment celles qui retournent dans leur pays d’origine après s’être formées dans les meilleures universités mondiales.

7. Chaînes de valeur globales : fragmentation

Numérique et chute des coûts de transport physique permettent un dégroupage généralisé, une fragmentation des chaînes de valeur conduisant à une mondialisation à haute résolution ou à grain fin. La logistique devient une fonction stratégique.
Le commerce mondial a cessé de croître plus vite que le PIB et s’est stabilisé depuis 2010 à 30 % de celui-ci. Plus que la multiplication des transports, le coût écologique de cette globalisation des chaînes de valeur vient de la fabrication dans des pays à faibles exigences environnementales.

8. Chaînes de valeur globales : polarisation

Les agglomérations de diverses formes (enclaves, districts industriels spécialisés, métropoles multisectorielles) regroupent des talents et permettent des reconfigurations rapides et souples des chaînes d’activité et une circulation fluide des connaissances. Des hubs jouent un rôle central dans le carrousel des flux. Le risque n’est pas d’être trop petit, mais d’être isolé.

9. Hyperpolarisation et décrochage centres / périphéries

Comme le note Nicholas Nissim Taleb, le médiocristan des courbes en cloche fait place à l’extrémistan des lois de puissance. On assiste à une « sécession des riches ». Les métropoles ne s’appuient plus sur un arrière-pays qui les nourrit en profitant d’un déversement de leur richesse mais sur un marché global des périphéries. Les centres riches ont toujours besoin de pauvres, mais préfèrent des pauvres d’ailleurs ou venus d’ailleurs en contrat précaire, sans lien durable de solidarité. Singapour profite d’être sans attache à la Malaisie, comme d’autres cités-États (Dubai, Doha) ou de très petits États (Irlande, pays baltes, Suisse). Londres aspire à se séparer du Royaume-Uni et la Silicon Valley du reste des États-Unis.

Conclusion : La France et l’Europe : des atouts exceptionnels

La France a su résister mieux que d’autres pays à la perte des solidarités territoriales, même si sa politique vis-à-vis des territoires les plus en difficulté est parfois en panne. Des processus de redistribution et de circulation des richesses existent au niveau national et autour des métropoles régionales. Enfin la présence d’une couronne de métropoles provinciales à 2 à 3 heures de TGV de Paris fait apparaître le territoire comme une métropole distribuée s’appuyant sur un cœur de dimension mondiale. Seule une économie européenne mieux intégrée pourra rivaliser avec les économies régionales américaines et asiatiques, mais « nos villes et nos régions regorgent de compétences pour créer, attirer et fixer les emplois du futur, et participer en bonne place à l’invention du nouveau monde hyper-industriel ».

*Pierre Veltz, La société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif, La République des idées / Seuil.

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