L’indus’trip, tour de France industriel à vélo à la découverte de nos sites industriels

Un vélo, 2800 kilomètres, 33 usines, 10 semaines. L’indus’trip réalisé par Dimitri Pleplé entre mai et juillet 2017, sponsorisé par OPEO, a permis au jeune homme d’aller à la rencontre des hommes et des femmes qui travaillent sur nos sites industriels. Retour sur cette expérience avec cet étudiant en dernière année à Centrale Paris et David Machenaud, Directeur associé d’OPEO, cabinet de conseil ayant soutenu cette initiative.

Par David Machenaud et Dimitri Pleplé
Le 17/11/2017

Interview croisée de Dimitri Pleplé et David Machenaud.

Dimitri, vous êtes étudiant en dernière année à l’École Centrale Paris. Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir le secteur de l’industrie et d’aller à la rencontre des personnes qui travaillent dans les usines françaises ?

Dimitri Pleplé : Il y a deux raisons à ce projet, chacune issue d’un sentiment contradictoire. J’ai eu envie d’en savoir davantage sur la façon dont sont fabriqués les produits de notre usage quotidien, et d’où ils venaient. Pendant un an, j’ai visité de nombreuses usines et j’ai été fasciné de découvrir cet univers. Mais paradoxalement, cette découverte a généré de la frustration, car tout ce que je voyais, étant finalement privilégié, était en fait méconnu de la plupart des gens. Beaucoup se font une image dépassée de l’industrie, une image qui relève parfois du cliché du début du XXe siècle. J’ai donc voulu profiter de ce voyage pour partager mes découvertes, en communiquant le plus possible.

Quels ont été les moments marquants de votre voyage ?

Dimitri Pleplé : Les rencontres ont été nombreuses, c’est assez difficile de choisir un souvenir en particulier. Mais je me souviens tout particulièrement de ma première visite, dans une blanchisserie à Annières qui employait exclusivement des salariés handicapés. Comme c’était la première, j’étais assez stressé, mais leur accueil m’a tout de suite mis à l’aise. J’ai interviewé trois personnes qui m’ont parlé de leur journée type et de leur plaisir à exercer leur activité.

Avez-vous une anecdote particulière à nous raconter ?

Dimitri Pleplé : Oui, mais elle n’est pas vraiment très drôle… Au cours de mon périple, j’ai fait étape en région bordelaise pour me rendre dans une centrale nucléaire située près de Bordeaux. La veille, j’avais parcouru 100 kilomètres pour arriver sur le site tôt le matin. Mais je me suis vu refuser l’entrée dans la centrale… car je n’avais pas ma carte d’identité sur moi. Ça a été une énorme frustration !

Que tirez-vous de plus enrichissant de ce voyage atypique ?

Dimitri Pleplé : J’ai pu interviewer des salariés qui m’ont raconté leur métier avec passion, décrit des tâches qui m’étaient inconnues et que je n’aurais jamais envisagées comme passionnantes. Leurs mots et leurs expressions ont su me convaincre et m’apprendre beaucoup sur l’industrie. Toutes ces rencontres, ces échanges, sont source de valeur pour ce projet. Se rendre sur le terrain est totalement différent. On y fait la connaissance d’individus impliqués, on leur serre la main, on les écoute… et on se rend vite compte que chaque individu renferme une énorme richesse, un grand savoir-faire et beaucoup de compétences.

David Machenaud, vous êtes directeur associé du cabinet OPEO. Pourquoi avoir choisi de sponsoriser l’indus’trip ? Quelle est la place du terrain dans l’approche d’OPEO ? Dans quelle mesure cela a-t-il joué un rôle ?

David Machenaud : Tout a commencé par hasard, au détour d’une rencontre avec Dimitri qui était venu présenter son projet à l’équipe. Nous partageons les mêmes valeurs autour de l’industrie : nous défendons ces métiers qui sont trop peu valorisés en France alors que les usines ont nettement changé ces dernières années. Notre ambition est de prouver que les usines peuvent être compétitives, qu’elles sont capables d’accompagner les femmes et les hommes à chaque étape de leur vie et qu’elles ont besoin d’être développées. Toute l’équipe a adhéré au projet de Dimitri et l’a donc naturellement aidé. Réciproquement, cela nous a beaucoup apporté. Dimitri a partagé avec l’équipe, lors de notre rencontre, le premier film de son périple, tourné dans une usine singulière. Il nous a tous touchés, et cela a permis de nous rendre compte que malgré son jeune âge et sa récente sortie d’étude, Dimitri porte des convictions ancrées qu’il sait très bien mettre en avant, et a un don pour capturer dans ses vidéos l’essence de ce qui peut nous rendre fier de notre industrie et de la chaleur humaine qu’on peut y trouver. Le soutenir était important pour le lancement du projet et lui permettre d’aller le plus loin possible dans son exploration.

Dimitri Pleplé : J’ai contacté OPEO à la suite d’un cours auquel je n’avais pas pu participer à Centrale. Mes amis connaissaient mon goût pour l’industrie et l’innovation managériale et m’ont donné le contact d’OPEO qui semblait partager le même point de vue que moi. Le projet Indus’trip et sa dimension terrain ont demandé un véritable investissement personnel, car j’ai fait le choix d’y aller en vélo. J’ai voulu mettre en avant deux aspects à travers ce moyen de transport : l’effort physique à fournir, pour souligner mon investissement total dans ce projet, et la volonté de valoriser le territoire français, les régions, et l’appropriation qui en était faite par les usines que j’allais visiter.

Il y a une réelle logique d’intégration des usines en fonction de leur territoire. Par exemple, pour me rendre chez Michelin, j’ai parcouru 100 kilomètres et croisé de nombreuses fermes. Or ce site Michelin est une usine spécialisée dans les pneus de tracteurs. Ou encore, pour arriver chez Bonduelle, j’ai traversé de nombreux champs de maïs.

David Machenaud : Il était intéressant de voir que ces usines qui semblent théoriques et lointaines sont en fait de véritables vectrices d’emploi. Souvent excentrées des grandes villes, et installées en milieu rural, elles ont une importance sociale et économique primordiale pour faire vivre les environs. Cette dimension régionale fait partie de notre métier. Arriver dans une région, découvrir ses particularités, ses accents, sa richesse culturelle, s’intéresser à ce que représente l’usine pour les gens, parfois pour les familles… cela est indissociable de la découverte d’une entreprise industrielle. On réalise rapidement qu’une usine emploie et fait vivre plusieurs membres d’une même famille, que les gens se connaissent en dehors de l’usine. C’est important pour l’économie et pour l’emploi et reconnu comme tel par les gens qui accompagnent leur développement, notamment les institutionnels. Les échanges qu’a eus Dimitri étaient très forts. Quand on voit les vidéos, — et il faut les regarder, elles sont sublimes —, on y découvre tout un univers et les aspects positifs de l’industrie. Auparavant, les usines étaient plutôt sales, mais cela a tendance à complètement disparaître. À présent, on peut tout faire dans une usine : elles se transforment, s’orientent vers les nouvelles technologies, tendent à être plus connectées. Le regard de Dimitri constitue un apport essentiel.

De quelle façon s’est organisé le voyage ? En quoi OPEO et vous-même étiez complémentaires ?

Dimitri Pleplé : Mon premier « trip » a duré 6 semaines, le deuxième, 4 semaines, j’avais besoin que le projet soit bien construit et organisé en amont, notamment sur les dates de visites, les horaires, les profils à interviewer. J’ai dormi chez l’habitant et je réservais la veille ou l’avant-veille sur des plateformes comme Couchsurfing (mise en relation gratuite entre hôtes et voyageurs).
Ce voyage a permis de confirmer l’idée que certaines personnes ont la même vision de l’industrie que moi et sont prêtes à fournir un support psychologique et financier. Bien que cela n’était pas l’objet de ma démarche initiale, OPEO a été un véritable soutien, autant pour relayer du contenu que pour échanger et se sentir accompagné tout au long du projet.

David Machenaud : (…) de notre point de vue, en côtoyant tous les jours salariés, dirigeants et managers qui travaillent à faire tourner ces usines, Dimitri allait pouvoir recueillir le ressenti de ces personnes et nous enrichir des réflexions tournées vers l’humain, les relations, le management, qui viennent s’ajouter aux réflexions techniques et technologiques. Ses vidéos étaient passionnantes, très représentatives du bon vivre dans les usines. Nous y avons découvert des gens passionnés. J’ai en tête l’opérateur de maintenance d’une usine, jeune, motivé et passionné par son métier. C’est cette image-là qu’il faut promouvoir aujourd’hui pour que l’industrie attire de nouveaux les talents. Il y a énormément d’enjeux. Il ne faut pas oublier que l’industrie est un des piliers de l’économie réelle, qui tire la R&D et bon nombre d’entreprises de service, et que l’on en a besoin en France.

Justement, parlons de ces enjeux. Au regard de vos expériences respectives, quels sont selon vous les grands enjeux aujourd’hui pour notre industrie ? Êtes-vous optimistes ?

Dimitri Pleplé : Je vais commencer, car ma réponse s’appuie sur l’expérience de ce périple et méritera surement d’être complétée par David. Nous pouvons tout à fait être optimistes pour deux raisons. La première est que toutes les usines ont une large marge de progression. Il est vrai que certains disent que le secteur industriel est en peine, car il faut avouer que dès que l’on rentre dans une usine, on peut déterminer très rapidement si les conditions de travail sont bonnes ou pas. C’est ça que j’aime beaucoup dans l’industrie : les problèmes sont visuels. Quand la ligne est arrêtée, on ne produit pas et ça se voit ! La réalité du monde de la production, c’est que la ligne est arrêtée plus souvent qu’on ne le souhaite. De mon point de vue, c’est cette marge de progrès qui est déterminante et passionnante.

Mais ce n’est pas tout, s’ajoutent à cela l’ensemble des témoignages que j’ai rassemblés de la part de personnes qui travaillent avec une conscience professionnelle accrue, des compétences très précises, un besoin de responsabilisation et de potentiel à exploiter. Se développer dans l’entreprise fait partie des ambitions qui ressortent dans les discours recueillis. En articulant les deux, il y a certes du progrès à faire, mais il y a surtout des gens qui n’attendent que cela pour le faire. Il n’y a aucune raison pour que ça ne fonctionne pas.

David Machenaud : Pour compléter par mon expérience personnelle, ayant démarré dans une PME comme opérationnel, j’ai vécu le fait de porter une usine avec les équipes, de devoir rechercher constamment des améliorations et de devoir se renouveler en permanence. Il y a énormément d’énergie dans nos usines, générée par de nombreuses idées et beaucoup de savoir-faire, sans oublier les ETI et les grands groupes, dont certains se développent extrêmement bien à l’international avec une image forte à l’étranger.

Malgré un discours pessimiste, nous disposons déjà d’une base solide liée au savoir-faire acquis qui ne demande qu’à être valorisé. Lorsque j’accompagne des entreprises, je constate qu’il y a un énorme potentiel de progression face à un marché volatil car en pleine évolution.

Sur le plan des facteurs techniques par exemple, l’industrie tend à être de plus en plus réactive et innovante. Les nouvelles technologies comme le digital ou la fabrication additive donnent des armes pour y arriver. La France est d’ailleurs bien ancrée dans ces perspectives, de nombreuses start-ups se développent, nous disposons de très bonnes formations et il y a de nombreuses success-stories. Je pense par exemple à cette usine fabriquant des machines de flocage de maillots de sport dans le Sud Ouest de la France qui a réussi à imposer ses machines dans un club italien de football et qui est désormais reconnue en Europe. La capacité qu’ont certaines entreprises à créer leur propre marché et à innover est étonnante. Il faut donc les aider à grandir, à développer leurs idées, les accompagner dans leur gestion de croissance et notamment d’un point de vue humain.

La croissance demande de l’investissement certes mais le management et la progression des forces vives sont tout aussi essentiels. Il s’agit de gérer et piloter d’importantes équipes, de comprendre comment les personnes qui les constituent s’accomplissent au travail et la place qu’occupe leur passion dans leur vie quotidienne. De nombreux sujets permettent en effet de se réaliser complètement et de construire sa carrière tout en participant à l’enrichissement du monde de l’entreprise.

Il s’agit avant tout d’une question de valorisation. La valorisation de l’industrie permettra d’attirer des talents. Si par la suite on arrive à structurer son développement, à motiver les institutions à se positionner – comme certaines régions le font de manière remarquable en mettant notamment en place des programmes d’accompagnement pour aider les entreprises – et à accompagner nos usines afin qu’elles deviennent de plus en plus réactives, un retour des usines en France et un développement de celles qui y sont déjà établies pourront s’opérer.

Tout cela représente beaucoup de défis très différents. Il y a encore beaucoup à apprendre, de nombreuses manières d’innover ; c’est ce qui fait que j’ai un regard tout à fait optimiste. Et il faut l’être quand on exerce ces métiers-là : du conseil à l’industrie, il y a tout un chemin à parcourir. C’est aujourd’hui que l’on peut prendre un véritable virage.

Dimitri Pleplé : Je rejoins David sur les points évoqués. En parcourant la France à vélo, même en ayant des itinéraires à respecter, j’ai aussi trouvé de nombreuses autres usines. Elles sont là. Il y en a énormément. Il n’y a pas à être alarmiste. Elles sont cachées, on en parle peu… elles sont méconnues et on ne parle que de mauvais exemples, mais il ne faut pas en faire une généralité. Le rayonnement de l’industrie française ne demande qu’à être révélé.

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