Les créations d’emplois dans et par l’industrie

iStock/MicroStockHub
ÉDITO
Sur la période récente (2018-2024), l’industrie a créé de l’emploi en France. Favorisées par le ralentissement des destructions d’emplois, les créations nettes dans l’industrie sont redevenues positives après des décennies de déclin. Certes, cette création ne s’est pas réalisée partout ni de manière uniforme entre les secteurs d’activités manufacturières. Toujours est-il qu’une nouvelle géographie industrielle s’affirme, donnant notamment la primauté au quart nord-ouest de la France.
Le dynamisme retrouvé de l’industrie et les gains de productivité qui y sont attachés sont aussi créateurs d’emplois indirects dans les secteurs abrités de la concurrence internationale, majoritairement les services à la personne. En mesurant l’effet d’entraînement des emplois exposés sur les emplois abrités en France sur la période 2007-2023, on parvient à la conclusion que la création de 100 emplois exposés a mené à la création de 134 emplois dans les secteurs abrités. Ce coefficient local (ici de 1,34) peut varier en fonction de plusieurs facteurs. Il est donc remarquable qu’il n’ait pas diminué sur la durée étudiée même si la reprise de l’emploi industriel ne s’est pas accompagnée de gains de productivité ; souhaitons que l’affaiblissement récent de ces gains de productivité ne lui soit pas défavorable.
LA CRÉATION D’EMPLOIS MANUFACTURIERS ET SES DISPARITÉS
Entre 2018 et 2024, l’emploi manufacturier français a progressé de 6,8 %, passant de 2 624 à 2 803 milliers d’emplois, ce qui marque une reprise après plusieurs décennies de déclin de l’industrie (Eurostat, 2025). Ce phénomène, commun à plusieurs pays européens, s’explique en France principalement par un ralentissement des destructions d’emplois, dont le début remonte à 2013 (l’industrie a concédé 47 405 pertes d’emplois en 2013, contre 56 547 en 2012).
Les dynamiques de création et de destruction d’emplois varient cependant entre les territoires et les secteurs. Certains secteurs dont le matériel informatique, électronique et optique, les équipements électriques ou encore la réparation de machines et d’équipements, ont créé suffisamment d’emplois sur la période 20162024 pour compenser ou surpasser les suppressions d’emplois enregistrées de 2008 à 2015. D’autres secteurs, tels que les industries alimentaires ou la construction aéronautique et spatiale, généraient déjà des emplois avant cette période d’embellie généralisée, tandis que la métallurgie ou l’imprimerie n’ont pu que ralentir le rythme des destructions nettes d’emplois.
De même, tous les territoires n’ont pas suivi exactement la même tendance. Si les Pays de la Loire, la Bretagne ou encore l’Occitanie ont assez rapidement repris un rythme positif de créations d’emplois industriels, l’Île-deFrance ou le Centre-Val de Loire peinent à présenter un solde net de création d’emplois positif sur toute la période 2008-2024. Ces différences s’expliquent en partie par des déterminants macroéconomiques (productivité dans l’industrie, évolution de la demande), par la spécialisation sectorielle du territoire, et par des conditions qui lui sont propres, telles que le prix du foncier, la disponibilité de la main-d’œuvre ou encore la qualité de la gouvernance (Carré et al, 2019).
Durant la période de reprise, la part de l’industrie manufacturière dans l’emploi total s’est en revanche stabilisée à près de 9 % (9,2 % en 2024) en raison de la hausse parallèle de l’emploi total.
Évolution des créations nettes d’emplois dans l’industrie manufacturière par région française (2008-2024)
Source : Trendeo. Données extraites le 28 avril 2025. France métropolitaine.
Note : Les changements de couleur montrent l’évolution de la création nette d’emplois d’une année à l’autre.
UNE CONTRIBUTION CONFIRMÉE À LA CRÉATION D’EMPLOIS DANS D’AUTRES SECTEURS
Du fait du caractère automatisable de ses activités (Frocrain, 2018) et de son exposition à la concurrence internationale, l’industrie engendre sur son territoire des gains de productivité. Ces gains sont communs à l’ensemble des secteurs exposés à la concurrence internationale : cela concerne donc toute l’industrie manufacturière mais aussi certains secteurs tertiaires, comme l’assurance ou la recherche scientifique, dont les structures de coûts peuvent être différentes d’un pays à un autre. Ils permettent aux entreprises de recourir davantage à la sous-traitance ou encore d’augmenter les salaires des travailleurs, ce qui favorise la hausse de dépenses dans les secteurs abrités, principalement les services à la personne (restaurateurs, commerce, etc.).
Il existe donc un effet multiplicateur de l’industrie, et plus généralement des emplois exposés, sur les emplois abrités. Frocrain et Giraud (2016 ; 2018) avaient estimé cet effet à 0,64 en France entre 2004 et 2013, puis à 0,8 entre 2008 et 2016. En utilisant une base de données issue de l’Urssaf et en s’appuyant sur la même méthodologie, nous trouvons un multiplicateur de 1,34 entre 2007 et 2023 : la création de 100 emplois exposés a entraîné la création de 134 nouveaux emplois abrités au niveau des zones d’emploi françaises. En appliquant un multiplicateur de 1,34 aux créations nettes d’emploi sur la période (246 milliers d’emplois exposés et près de 1 907 milliers d’emplois abrités), on peut estimer que la seule progression de l’emploi exposé a contribué à l’apparition de 371 000 emplois abrités, soit près de 20 % des emplois abrités créés en France entre 2007 et 2023.
Étant donné que l’emploi exposé exerce aussi un effet d’entraînement sur lui-même, on peut également estimer à 89 000 le nombre d’emplois exposés créés par prolongement du dynamisme industriel.
UN EFFET MULTIPLICATEUR VARIABLE DANS LE TEMPS ET L’ESPACE
Il est important de retenir que le multiplicateur estimé ici est valable pour la France et sur la période 2007-2023. En effet, ce dernier varie en fonction d’une multitude de facteurs, tels que la période étudiée, le pays considéré, le périmètre utilisé pour séparer les emplois exposés des emplois abrités, ou encore des caractéristiques des emplois (qualifiés ou non, à forte ou à faible intensité technologique, etc.). Par exemple, l’effet multiplicateur sera plus grand si les créations d’emplois concernent des emplois qualifiés, car ceux-ci exercent une demande plus importante pour les services locaux, notamment du fait de revenus plus élevés.
Il faut également noter que l’effet multiplicateur de la création d’emplois n’est pas proportionnel à celui que l’on observe en cas de destruction d’emplois exposés, par exemple lors de la réduction voire de la fermeture d’un site industriel. En effet, même si des licenciements massifs peuvent avoir un effet négatif durable sur un territoire, on observe empiriquement que les destructions d’emplois sont en partie compensées par des créations dans le même territoire et la même industrie (Jofre-Monseny et al., 2018).
CONCLUSION
L’effet multiplicateur des créations d’emplois industriels – et plus généralement d’emplois exposés – s’est maintenu ces dernières années, alors même que l’industrie française avait concédé une perte de compétitivité prix et qu’elle était en phase de rattrapage sur les volumes d’emplois. Si cet effet de levier s’avère sensible à la dynamique des gains de productivité, plutôt atones en France depuis la crise sanitaire (Coquet et Heyer, 2025), sa valeur pourrait être amenée à baisser à court-moyen terme.
En savoir plus
Carré, D., Levratto, N., & Frocrain, P. (2019). L’étonnante disparité des territoires industriels. Comprendre la performance et le déclin. Les Notes de La Fabrique, Presses des Mines.
Coquet, B., & Heyer, E. (2025). La productivité retrouve des couleurs. OFCE Policy Brief, (142), 1-16
Eurostat, Emploi par branche d’activité principale (NACE Rev.2) – comptes nationaux
Frocrain, P., & Giraud, P.-N. (2016). Dynamique des emplois exposés et abrités en France. Les Notes de La Fabrique, Presses des Mines.
Frocrain, P. & Giraud, P.-N. (2018), The Evolution of Tradable and Non-Tradable Employment : Evidence from France. Économie et Statistique / Economics and Statistics, 503-504, 87–107.
Jofre-Monseny, J., Sánchez-Vidal, M., & Viladecans-Marsal, E. (2018). Big plant closures and local employment. Journal of Economic Geography, 18(1), 163-186.
Karachanski, D. (2025). Comment l’industrie crée de l’emploi aujourd’hui ?, Les Notes de la Fabrique, Presses des Mines.