Délégué en normalisation internationale : une activité « hors norme »

Le délégué à une commission de normalisation internationale (CEN, CENELEC ou ISO) a devant lui une tâche complexe à laquelle il doit se préparer pour pouvoir remplir ses objectifs. En effet, lorsqu’une norme est adoptée, il faut l’appliquer en entier c’est-à-dire dans le moindre détail.

Par Michel Vallès
Le 01/10/2015

Le délégué à une commission de normalisation internationale (CEN, CENELEC ou ISO) a devant lui une tâche complexe à laquelle il doit se préparer pour pouvoir remplir ses objectifs. En effet, lorsqu’une norme est adoptée, il faut l’appliquer en entier c’est-à-dire dans le moindre détail.

Or, ce qui semble un détail lors de la rédaction peut s’avérer coûteux à l’application. Les étapes de la rédaction d’une norme EN ou ISO sont nombreuses et la procédure longue (souvent plusieurs années). Mais, les premières versions du document contiennent des options qui, rapidement, deviennent difficilement modifiables car partagées par les experts les plus actifs. De plus, lors du vote, il est trop tard pour stopper une norme ISO ; de nombreux pays votent « oui » par principe, car n’ayant pas l’expertise du sujet. S’agissant des normes EN, il peut y avoir encore quelques chances mineures en s’associant à d’autres pays mais c’est toujours extrêmement difficile.

Aussi, une participation active et efficace est recommandée à tous les niveaux1. Mais il s’agit d’une action internationale (de fait liée à la mondialisation) qui demande un investissement peu habituel pour nombre de nos compatriotes. En effet, si la connaissance technique du sujet, la maitrise de la procédure de normalisation et de la langue de travail – souvent l’anglais technique – sont des prérequis, le plus délicat est en fait comportemental. Il ne faut pas oublier que, à quelques exceptions près, les autres experts européens des groupes de travail ou commissions, notamment ceux du Nord de l’Europe2 :

  • ont la connaissance du sujet dans tous ses détails et n’attendent pas le « génie français »,
  •  négocient jusqu’à la dernière minute (et même au-delà…),
  • ne comptent pas leur temps, ni en réunion, ni en déplacement ; ils sont assidus, acceptent de se déplacer le week-end et d’organiser leurs congés en fonction des réunions,
  • maitrisent bien les nuances de la langue utilisée, • envoient, dans la bonne langue, leurs contributions en temps et en heure, sous forme de proposition d’amendement du texte avec une note explicative,
  • n’hésitent pas à fournir, dans la langue de la commission, tout document utile,
  • relisent attentivement (et en temps réel) les documents reçus et réagissent au plus tôt.
  • et se déplacent, si nécessaire, pour des contacts informels.
 Ces notions semblent aller de soi, mais sont souvent démenties par le vécu. Ainsi, un expert récemment rencontré expliquait que, grâce au Thalys, il arrivait juste à l’heure de la réunion à Bruxelles et, quittant la séance à l’heure prévue (même si celle-ci se finissait plus tard), était chez lui pour le diner. Il n’a jamais réalisé que certains experts, arrivant la veille, avaient pris l’habitude de se rencontrer le soir et, étant de bonne heure en séance, occupaient les places proches du Président (ou de l’animateur) quitte à déplacer les panneaux de délégations. De même en fin de réunion, certains en profitent pour influencer le compte-rendu de réunion et préparer la suite.

Quant à l’envoi de documents au préalable, son travail ne lui en laissait pas le temps…

D’autres exemples encore : un expert français se plaignant d’essuyer un refus à chacune de ses propositions, j’ai questionné les délégués des autres pays, pour m’entendre dire : « il distribue ses demandes avec arrogance, comme s’il était le seul à savoir et n’écoute même pas nos réponses, alors maintenant on s’oppose… ». L’ayant observé de plus près, j’ai constaté que s’il maîtrisait bien les termes techniques, son expression était, en fait, du français traduit en anglais, donc avec un style arrogant dans la langue de Shakespeare … il ne savait pas que le verbe « to demand » comporte une exigence incompatible avec la courtoisie, enfin il avait du mal à comprendre les réponses qui lui étaient faites.

Il y a parfois des activités « sociales » autour de la réunion de travail (visite, cocktail, repas…), ce n’est pas une boutade de dire qu’au moins 30% des questions délicates sont résolues pendant ces moments privilégiés. Il est donc indispensable d’y participer. De plus, la fréquentation au fil des mois (voire des ans) finit par créer chez certains le réflexe de « club » et la volonté de mieux se comprendre.

Il arrive que plusieurs réunions sur des sujets voisins soient regroupées autour d’un week-end mais certains experts ne peuvent se passer de retourner chez eux le vendredi soir pour arriver en retard le lundi matin. Ce tableau parait un peu critique, mais en fait, l’expert est le plus souvent livré à lui-même et il sera toujours difficile de trouver la cause de ses échecs, cause dont souvent il n’aura même pas idée ! Cette activité implique, en fait, un état d’esprit, une rigueur et un comportement adaptés, l’humain y tient une place capitale et chacun doit trouver le style qui lui est propre, puissent ces quelques réflexions y aider !


 1. Pour la rédaction des normes EN, par exemple, il y a en général des niveaux de travail successifs : groupe de travail informel puis un (ou des) working group(s) qui peuvent créer des task groups sur des sujets précis. Ensuite, au niveau du CEN, il y a le technical comitee.

2. En particulier les experts allemands, norvégiens, hollandais, belges et anglais.

 

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