L’Amérique n’est plus le Pérou

Les États-Unis ont longtemps été considérés comme le chef de file du monde développé ; leurs institutions démocratiques, leurs performances économiques représentaient les clés de leur pouvoir politique.

Par Daniel Atlan
Le 06/02/2015

Dans l’ouvrage « L’Industrie, notre avenir », Daniel Atlan revient sur les mythes en vogue sur le modèle socio-économique américain. Extrait de « L’Amérique n’est plus le Pérou ».

Le reshoring

Partant du constat que les délocalisations ont de nombreux coûts cachés (fragilisation des chaînes d’approvisionnement, faible réactivité aux demandes des clients, croissance des coûts salariaux chinois…), certains consultants ont proclamé ouverte l’ère du reshoring, c’est-à-dire le retour au bercail des sites industriels.
Le redémarrage du site industriel de General Electric à Louisville dans le Kentucky en est un exemple souvent cité. Ce site produisait l’essentiel de l’électroménager de GE et comptait 23 000 salariés en 1973. GE l’a fermé en 2011. Aujourd’hui le site a rouvert mais avec seulement 1 700 salariés payés 13,50 dollars de l’heure, soit 8 dollars de moins qu’il y a quinze ans. Parallèlement, la filiale imagerie médicale de GE a été délocalisée de Waukesha (Wisconsin) à Pékin. On peut penser que, sauf évolution radicale des modes de production, le reshoring restera un phénomène marginal dans le manufacturier américain.

La mobilité sociale

Les États-Unis ont longtemps été réputés pour disposer d’un ascenseur social efficace. Pourtant, dans une étude de 2006, il apparaît que 67 % des fils nés de pères à faibles revenus (appartenant aux deux premiers déciles de l’échelle des revenus) ne montaient pas plus haut que le quatrième décile et seuls 18 % dépassaient le sixième décile. En Europe de l’Ouest, seul la moitié des fils nés de pères à faibles revenus ne dépassaient pas le quatrième décile et 30 % dépassaient le sixième décile [1].
Envoyer son enfant à l’université, par exemple, revient de plus en plus cher. Actuellement, la dette moyenne d’un étudiant à la fin de ses études est de 150 000 dollars, et le montant global des dettes des étudiants sortis des universités est du même ordre de grandeur que celui des dettes hypothécaires. La situation est explosive, car il n’est pas certain que leurs emplois, s’ils en trouvent, leur permettent de rembourser de telles sommes.

La création d’emplois et les start-ups

Ce graphique montre les créations et les défaillances d’entreprises aux États-Unis sur trente-cinq ans. Si les défaillances d’entreprises sont plutôt stables sur longue période, le taux de création d’entreprises est en baisse durable ; il convient donc de réviser le mythe de l’Amérique, pays des start-up triomphantes. Certes, les nouvelles technologies ont permis le développement spectaculaire d’entreprises qui, pour certaines, sont devenues des leaders mondiaux, mais on peut comparer Apple et General Motors. En 1955, GM est la plus grande entreprise du monde avec un chiffre d’affaires de 105 milliards de dollars (en dollars 2011), près de 500 000 salariés aux US et 80 000 à l’étranger. En 2011, Apple génère un chiffre d’affaires de 108 milliards de dollars avec moins de 30 000 salariés aux USA, 10 000 à l’étranger et plus de 700 000 mille employés via la sous-traitance.
Certes, le chômage baisse aux États-Unis depuis plusieurs années, mais la proportion de personnes engagées sur le marché du travail (soit au travail soit en recherche d’emploi) [2] a baissé de près de 6 % ces six dernières années [3]. Le chômage baisse parce que, entre autres raisons, des Américains abandonnent toute recherche d’emploi.

Si le système socio-industriel américain a pu longtemps servir de modèle, les évolutions qu’il connaît depuis une quarantaine d’années ne laissent pas d’inquiéter. Sous la pression d’un individualisme forcené, le bien commun [4], les valeurs et pratiques sociales qui sous-tendent cette notion sont en train de disparaître. Il est à craindre que l’Europe ne suive la même voie [5], alors même que les dispositifs sociaux qui y sont déployés, comme ils l’étaient aux USA au cours du XXe siècle, apportent la preuve de leur efficacité.

 

 


 

[1] Mishel Lawrence et al. 2012. The State of Working America, 12th edition. Ithaca: Cornell University Press.

[2] Source FRED https://research.stlouisfed.org/fred2/series/CIVPART/downloaddata, consultée le 31/08/2014

[3] Le taux de participation est défini comme le rapport entre le nombre de personnes au travail ou en recherche active d’emploi et la taille de la cohorte correspondante. La croissance de ce taux observée entre 1970 et 1980 est due pour l’essentiel à l’entrée des femmes sur le marché du travail ; la baisse du taux observée depuis 1999 tient en partie au départ à la retraite des baby boomers, mais aussi au retrait du marché du travail d’une partie de la population des moins de 65 ans.

[4] Sur cette notion, voir les travaux de François Flahault, par exemple :. Flahault, François 2011,Où est passé le bien commun ?, Paris : Mille et une nuits éd.

[5] En particulier avec les négociations du traité transatlantique TAFTA et de ses clauses sur le mécanisme de règlement des différends investisseurs-États (ISDS).

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