Quelle France dans dix ans ?

France stratégie (le commissariat général à la stratégie et à la prospective) a remis son rapport, proposant des directions, des méthodes et quelques objectifs pour les nombreuses réformes nécessaires.

Ce rapport, complet, synthétique, clair et bien écrit a le mérite de rassembler beaucoup de diagnostics souvent dispersés et de donner une vue cohérente des blocages de la société et de l’économie françaises.

Tout en reconnaissant qu’un gouvernement à la marge de manœuvre limitée ne peut lancer simultanément que peu de réformes structurelles, les auteurs proposent huit grands thèmes de réformes car « tout fait système ».

On retiendra quelques idées fortes comme le caractère contreproductif de nombreuses réformes partielles et provisoires, limitées par la difficulté de la négociation avec certaines parties prenantes, insuffisantes et dont on sait qu’elles seront nécessairement suivies d’autres étapes. De telles réformes ne créent pas de règles du jeu stables et donc la confiance nécessaire à une adaptation des comportements ou à l’investissement. Cependant, le rapport conclut (p. 183) sur le fait qu’il « faut panacher et agir sur l’ensemble des fronts à la fois – et inévitablement de manière plus graduelle que si tout l’accent était mis sur une catégorie de mesures ». Une autre idée forte est qu’il faut en finir avec l’égalitarisme des moyens et l’uniformité des procédures sur tout le territoire et plutôt moduler l’action publique en fonction du contexte et des besoins locaux.

L’industrie, presque absente dans les recommandations, apparaît (un peu) dans le constat (« nos dilemmes »), dans le paragraphe intitulé « économie abritée ou économie connectée ? », qui rappelle que « dans plusieurs domaines, nous sommes dangereusement proches du seuil critique en dessous duquel l’écosystème industriel est menacé dans son existence ». Le rapport rappelle que le coût des salariés de l’industrie n’est souvent qu’un élément de la compétitivité, puisque pour chaque euro de valeur ajoutée exportée, on compte deux euros de consommations intermédiaires dont 1,1 euros de services. « Ce dont souffrent les exportateurs français, c’est autant du coût de leurs achats de produits et de services que du coût direct du travail qu’ils emploient ». Même s’il faut agir pour baisser le coût de tous les intrants des industries exportatrices et veiller à ce que les entreprises de croissance aient accès à des financements adéquats, le rapport rappelle qu’il ne faut pas négliger le potentiel d’exportation et donc de revenus et d’emplois que promet l’internationalisation des services (y compris l’enseignement et la santé, aujourd’hui surtout considérés dans une logique de service publics).

On pourra regretter que le rapport se limite trop souvent à des injonctions générales. Appeler à un Etat entreprenant et économe, dire qu’il faut évaluer l’efficacité des politiques publiques, dénoncer celles où le contribuable n’en a manifestement pas pour son argent comme l’emploi ou le logement ne peut que faire consensus. Cependant la mise en œuvre est à peine abordée. Certes, plus d’investissement dans l’éducation de tous permettra peut-être à terme d’économiser quelques prisons, mais dans l’immédiat chaque gouvernement constate qu’il est difficile de supprimer des politiques de remédiation et que l’argent manque pour mener les politiques de prévention efficaces. On ne peut cependant reprocher à un document de stratégie de recommander les mesures vertueuses qui coûtent aujourd’hui et rapporteront demain.

Le document documente bien l’état de la France et de ses blocages, identifie les directions de réforme pertinentes, propose des mesures et des objectifs à dix ans. On ne peut lui reprocher de ne pas résoudre les dilemmes d’ordonnancement et de définition des priorités auxquels sont confrontés les décideurs publics.

Quelques points mineurs me semblent contestables

L’évolution d’une distribution mondiale de pouvoir d’achat à deux bosses vers une distribution à une seule bosse décrite page 21 est ambiguë. D’autres indices font plutôt penser qu’on assiste dans chaque pays à une augmentation des inégalités (et donc au développement d’une distribution locale bimodale avec une écart croissant entre la bosse des riches et celle des citoyens ordinaires. Au niveau mondial, l’effondrement des classes moyennes de beaucoup de pays développés serait masqué par la croissance rapide des classes aisées des pays émergents. La distribution mondiale « à une bosse » constatée par les auteurs ne serait donc que la superposition de nombreuses distributions « à deux bosses » dont les pics ne seraient pas au même endroit selon les pays.

Selon le rapport (page 19) la Chine considère que le temps n’est pas encore venu pour elle de jouer les premiers rôles (géopolitiques). L’attitude belliqueuse en mer de Chine, le blocage récent de la fusion de trois grandes compagnies maritimes agréée par les autorités de la concurrence européennes et américaines, l’opposition à toute intervention internationale en Syrie ne confortent pourtant pas ce jugement (naïf ?).

Enfin le rapport comporte des approximations sur quelques détails : on s’étonnera par exemple d’apprendre qu’internet n’est né qu’en 1989 ou que Netscape a fait les frais de la concurrence par l’innovation (p.139).

Thierry Weil

Docteur en physique, ingénieur général des mines, membre de l’Académie des technologies, Thierry Weil est professeur à Mines Paristech (Centre d’économie industrielle) et...

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