La culture d’ingénieurs peut-elle sauver les entreprises ?

Les débats en cours sur la loi PACTE et sur la possible introduction d’un nouveau statut de société « à objet social étendu » soulèvent la question des finalités de l’entreprise. Cette synthèse montre comment le « capitalisme d’ingénieurs », alternative possible au capitalisme financier, permet d’organiser une entreprise et de résoudre une crise. Elle s’appuie sur le cas du groupe Safran, né en 2005 de la fusion conflictuelle entre deux « boîtes d’ingénieurs », Snecma et Sagem.

Par Elisa Ohnheiser
Le 07/03/2018

Pensez-vous comme un ingénieur ?

Selon les sociologues, les ingénieurs partagent un imaginaire : ils voient l’innovation technique comme le moteur de l’Histoire, le monde comme un système et l’action comme une résolution de problèmes. Pour résoudre les conflits apparus lors de la fusion, la direction de la nouvelle entreprise Safran a capitalisé sur une culture commune d’ingénieurs présente dans les deux organisations. Elle a privilégié un vocabulaire technique, misé sur l’innovation et, surtout, présenté la trajectoire technologique du nouveau groupe comme la clé de sa survie et de son développement.

Comment la « culture d’ingénieurs » a sauvé Safran

La mutualisation des projets de R&D et le lancement de projets transversaux tels « l’avion plus électrique » ont développé le sentiment d’appartenance à Safran. La direction a ainsi renforcé le lien social en créant des « centres d’excellence », qui regroupent des ingénieurs par métier ou domaine d’expertise technique. Surtout, en conférant une priorité élevée à des objectifs techniques, comme la construction de compétences de pointe ou la maîtrise des technologies dites « critiques », le groupe a renforcé son positionnement sur le marché de l’équipement aéronautique. Il a présenté une offre de plus en plus intégrée, se confrontant ainsi à des concurrents potentiels nettement moins nombreux que sur chaque segment de marché.

Technologie ou financiarisation : quelles finalités de l’entreprise ?

Le capitalisme dit « financier » se traduit à la fois par une captation accrue des profits des entreprises par les actionnaires et par des pratiques managériales tournées vers un plus grand contrôle financier. Il en vient à affaiblir la position des salariés et des syndicats mais aussi l’autonomie des dirigeants. A contrario, le capitalisme « d’ingénieurs » privilégié par Safran serait plutôt managérialiste, reposant sur l’innovation et sur une vision de long terme de l’entreprise. Toutes les activités marchandes ne s’y prêtent pas : la synthèse montre clairement comment le marché des équipements aéronautiques, compte tenu de ses spécificités, permet qu’une telle approche soit source de performance.

L’opposition entre ces deux conceptions de l’entreprise nourrit la proposition en cours de créer un nouveau statut de « société à objet social étendu », qui protégerait les dirigeants d’entreprises contre des actionnaires trop soucieux de profits à court terme et conférerait à la société des objectifs non financiers, tels que l’innovation technique.


L’auteur de cette Synthèse, Hadrien Coutant, est le lauréat du premier prix de thèse du concours organisé par La Fabrique en 2017. La deuxième édition du concours “étudiants et jeunes chercheurs” sera lancée à l’automne 2018. Pour plus d’informations : cliquez ici


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