Seconde main : vers une filière industrielle de la mode circulaire ?
Avec près d’un cinquième des volumes d’achat d’habillement en 2025, la montée en puissance de la seconde main révèle une évolution profonde des comportements d’achat. Elle modifie l’équilibre du marché et interroge l’organisation même de la filière mode et textile. Face à cette recomposition, l’enjeu n’est pas de contenir l’occasion, mais d’en structurer l’industrialisation.
Seconde main : vers une filière industrielle de la mode circulaire ?
Selon l’Institut français de la mode (IFM), le marché français de l’habillement a reculé de 1,3 % en 2025. Dans ce contexte, la recherche de responsables s’intensifie et l’ultra fast fashion, dont le modèle économique repose sur une accélération des collections et une intensification des volumes, est une coupable toute désignée. Avec son apparition, la production mondiale de vêtements a doublé entre 2000 et 2014 et atteint aujourd’hui entre 100 et 150 milliards de pièces par an. En France, 3,3 milliards d’articles sont mis sur le marché chaque année, soit environ 48 pièces par habitant (Assemblée nationale, 2024).
La seconde main, qui représente désormais environ 19 % des ventes d’habillement en volume (IFM, 2025), est, elle aussi, sur le banc des accusés puisqu’elle cannibaliserait une partie des ventes de vêtements neufs. Selon une étude réalisée en 2025 par le Waste and Resources Action Programme (WRAP), le taux de substitution du neuf par l’occasion irait jusqu’à 65 %. Mais pris isolément, le taux de substitution ne permet pas d’identifier quels segments de prix ou quels modèles économiques sont réellement concernés. Il agrège des situations hétérogènes. Sur Vinted par exemple, symbole de cette cannibalisation du neuf par l’occasion, une part significative des flux concernent des produits issus de la fast fashion.
Un marché en profonde transformation
Mais au-delà des volumes, comme le souligne Gildas Minvielle, directeur de l’Observatoire économique de l’IFM, dans un article de Fashion Network du 12 février 2026, « on voit plus que jamais un fossé se creuser entre les tout petits prix et la moyenne du marché ». Cette polarisation modifie durablement les repères des consommateurs.
Les acteurs chinois à très bas prix (Shein, Temu, AliExpress) captent désormais environ 6 % des volumes du marché français et 2 % de sa valeur (IFM, 2025). La pression exercée par ces plateformes, combinée à la progression de l’occasion, accentue la polarisation entre segments très bas prix et offre intermédiaire.
C’est dans ce cadre que la fragilisation du mid-market doit être analysée. Elle tient à des facteurs multiples : arbitrages budgétaires des ménages, intensification de la concurrence internationale, dépendance structurelle au discount et surproduction chronique. La montée de l’occasion s’inscrit dans ce paysage déjà sous tension en apportant une réponse aux consommateurs ; elle n’en constitue pas l’origine.
Vinted, tête de proue d’un marché de l’occasion organisé hors filière
Sur le marché de la seconde main, la plateforme Vinted occupe désormais la première place du classement des enseignes en volume d’achats d’habillement en France, devant Kiabi et Amazon (IFM, 2025). Le prix moyen d’achat y est d’environ 13 euros, soit un niveau nettement inférieur à celui des enseignes traditionnelles.
Vinted ne crée pas la demande d’occasion ; il l’organise à grande échelle. Mais cette organisation s’effectue hors du périmètre opérationnel des marques et des distributeurs traditionnels. Les flux, les données clients et la valeur générée échappent en grande partie à la chaîne industrielle existante.
Cette situation ouvre une alternative stratégique : laisser ces flux s’organiser durablement à l’extérieur de la filière, ou les intégrer progressivement au modèle des marques et distributeurs traditionnels. Et la question devient industrielle : comment intégrer durablement le réemploi à une filière organisée, plutôt que de le laisser fonctionner en marge de la chaîne de valeur existante ?
Vers une filière industrielle du réemploi intégrée aux modèles économiques existants
Le passage à l’échelle de la seconde main ne se résume pas à une diversification d’offre. Il suppose d’articuler deux univers historiquement distincts. D’un côté, les centres de tri et de revalorisation, organisés autour de volumes et de standards industriels ; de l’autre, les enseignes de distribution, structurées par la planification des collections, la rotation des stocks et le pilotage commercial. Faire converger ces logiques revient à rendre compatibles des flux hétérogènes avec les exigences du retail : régularité d’approvisionnement, lisibilité de l’offre, cohérence de gamme et fiabilité opérationnelle.
L’exemple de Kiabi, dont les résultats sont en forte hausse[1], illustre cette évolution. L’entreprise a généralisé la collecte de vêtements à l’ensemble de ses succursales françaises. Les articles collectés sont triés, qualifiés et remis en vente en magasin. Cette offre seconde main, complétée par des approvisionnements issus de centres de tri partenaires, permet d’assurer régularité et profondeur de gamme.
Cette organisation ne repose pas sur une simple relation fournisseur-distributeur. Elle s’appuie sur une infrastructure technologique dédiée, permettant de coordonner les flux, d’harmoniser les référentiels qualité, d’assurer la traçabilité des pièces et d’intégrer les données de performance aux différents systèmes d’information des parties. La seconde main devient ainsi une activité intégrée à l’architecture logistique et commerciale : volumes planifiés, réassorts réguliers, pilotage économique et génération de trafic via des dispositifs de bons d’achat.
La seconde main, un levier de résilience économique et environnementale
Et l’enjeu dépasse la seule question commerciale car le passage à l’échelle du réemploi textile est désormais identifié comme un levier majeur de décarbonation du secteur.
Selon Bain & Company (2025), la seconde main a tout d’un levier crédible et rentable de décarbonation ; sous réserve d’être intégrée au modèle économique des enseignes : dispositifs de reprise, plateformes opérées en propre ou partenariats structurés, intégration logistique et pilotage des flux.
Cette dimension industrielle est d’autant plus stratégique que l’inaction comporte un coût croissant. Selon l’Apparel Impact Institute (2026), l’industrie de la mode pourrait voir ses profits diminuer de 34 % d’ici 2030 si elle ne réduit pas rapidement son empreinte carbone, et jusqu’à 70 % d’ici 2040. Hausse des prix du carbone, renchérissement des matières premières, exposition accrue aux risques climatiques : les facteurs de pression sont identifiés.
[1] En février 2026, l’enseigne présentait des résultats en croissance de 8 %, à 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec 648 points de vente et 25 millions de clients notamment grâce à la seconde main
Bibliographie
- Assemblée nationale (2024). Rapport fait au nom de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire sur la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile (n° 2129). Rapport n° 2307, présenté par Anne-Cécile Violland, 7 mars.
- Apparel Impact Institute (2026). The Cost of Inaction.
- Bain & Company (2025). Decarbonizing Fashion: How to Align Impact with Business Value. (Voir notamment fig. 1 : “Fashion apparel’s marginal abatement cost curve underscores the value of sourcing, supplier engagement, and cleaner energy”.)
- Institut français de la Mode (2025). Baromètre Consommateur 2025.
- WRAP (2025). Displacement Rates Untangled: A Standardised Methodology for Calculating Displacement Rates for Clothing Circular Business Models.
- Seconde main. Définition Seconde main