Un capitalisme d’ingénieurs : sociologie d’une stratégie industrielle dans l’aéronautique

La  thèse de sociologie d’Hadrien Coutant Un capitalisme d’ingénieurs. Construire un groupe aéronautique après une fusion soutenue en 2016 à Sciences Po est le fruit d’un travail de six ans de recherche au Centre de Sociologie des Organisations sous la direction de Pierre-Éric Tixier. Retrouvez ici un résumé de son travail.

Par Hadrien Coutant
Le 20/06/2017

La thèse se focalise sur la construction du groupe aéronautique Safran, né en 2005 de la fusion conflictuelle d’une entreprise privée – Sagem – et d’un groupe public – Snecma. Elle examine comment la direction et les équipes d’ingénieurs sont parvenues à construire le groupe malgré les nombreuses contraintes organisationnelles, marchandes, politiques et  financières qui pesaient sur l’entreprise.

L’organisation, la stratégie et l’intégration de Safran ont été structurées par une idéologie d’ingénieurs, conception technocratique qui fait de l’innovation et de la maîtrise technologique la clé de la survie et du développement de l’entreprise. Dans un contexte de financiarisation de l’action industrielle de l’État, ce « capitalisme d’ingénieurs »est ancré dans la trajectoire longue de la politique industrielle technocratique française. L’entreprise est mise en récit autour d’un imaginaire, de représentations et d’un langage partagés par ses salariés (principalement des ingénieurs et de techniciens supérieurs), ainsi que par certains interlocuteurs institutionnels. Ceci permet d’articuler un contrôle du marché, un enrôlement des actionnaires et de l’État (à la fois actionnaire et régulateur) tout en assurant l’intégration, à la fois idéologique et organisationnelle des diverses composantes de l’entreprise autour d’un projet très politique de mutualisation de certaines activités de R&D. Les projets de développement technologique produisent alors de l’intégration sociale en faisant adhérer les salariés à l’entreprise.

Enfin, alors que le débat s’intensifie sur les participations de l’État dans les entreprises privées, publiques ou mixtes, cette thèse fournit, après le récent rapport de la Cour des Comptes (janvier 2017), un examen de l’action de l’Agence des participations de l’État créée en 2004, en montrant le cas d’un secteur où l’État est non seulement actionnaire, mais aussi client de la firme.

Intérêt pour l’industrie

Alors que la compétitivité industrielle de la France a été sérieusement mise à l’épreuve ces dernières années, cette thèse permet de mieux comprendre comment la France a pu garder sa compétitivité dans le secteur des moteurs d’avion. Elle lie objectifs industriels, investissements technologiques et répartition de la conception et de la production entre la firme et ses équipementiers et sous-traitants. Elle examine notamment l’impact de la création d’une entité consacrée au logiciel, Safran Electronics.

À l’heure où la question de la financiarisation de l’économie fait débat, ce travail décrit un modèle qui permet de concilier la profitabilité à long terme avec les enjeux d’innovation, de croissance, d’ordre social interne et de gouvernance de la filière industrielle. Cette thèse contribue ainsi à une réflexion sur la variété des formes économiques et des voies potentielles de développement pour l’industrie française, loin d’une alternative simpliste entre la financiarisation et ses opposants. Elle montre que dans un secteur oligopolistique où la perspective financière est bel et bien présente, y compris chez les représentants de l’État, il existe des moyens concrets et éventuellement pertinents dans d’autres entreprises et secteurs d’enrôler les actionnaires autour d’une vision industrielle de long-terme.

Elle montre enfin les généalogies multiples des choix contemporains des industriels de l’aéronautique, entre technocratie française, stratégie mondiale et contraintes des marchés financiers.

Ajouter un commentaire

Un commentaire dans “Un capitalisme d’ingénieurs : sociologie d’une stratégie industrielle dans l’aéronautique

  1. Résumé intéressant de la thèse de Hadrien Coutant. Aussi, la France garde également sa compétitivité dans le secteur des moteurs d’avion et dans l’aéronautique de manière générale grâce aux savoir-faire des industriels français.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi

Innovation
Standardiser le contrôle de la qualité au toucher
Standardiser le contrôle de la qualité au toucher

L’article de Bruno Albert A Smart System for Haptic Quality Control: Introducing an Ontological Representation of Sensory Perception Knowledge a été présenté à la conférence internationale KEOD 2016. Retrouvez ici le résumé de son travail.

Voir ce poste
Innovation
Plus de 80% des industriels ont déjà des solutions IoT. La question est, comment sont-elles intégrées ?
Plus de 80% des industriels ont déjà des solutions IoT. La question est, comment sont-elles intégrées ?

Pallier au manque de compétences et booster les services sont les premières priorités des industriels en 2017. Qu’en est-il de l’Internet-of-Things ? Aujourd’hui, 50% des coûts des projets IoT sont liés à l’intégration. En 2017, de nombreux industriels auront déjà acquis leurs solutions IoT – ils ont à présent besoin de mieux les intégrer pour les exploiter pleinement. Amor Bekrar, président d’IFS France, décrit dans trois billets, les trois tendances clés pour les industriels en 2017 et au-delà. Retrouvez dans cet article la première prévision.

Voir ce poste
Formation dans l’industrie
Poursuivre l'effort pour retrouver une industrie compétitive
Poursuivre l'effort pour retrouver une industrie compétitive

Un des acquis du quinquennat qui s’achève, c’est la prise de conscience que la France a besoin d‘une industrie compétitive. C’est elle qui assure l’équilibre de nos échanges extérieurs, qui irrigue nos territoires, renforce la capacité de résistance de notre économie et, à la fin, génère de la croissance et de l’emploi.

Voir ce poste
Industrie du futur
Prix de l'Innovation 4.0
Prix de l'Innovation 4.0

La Fabrique de l’industrie, en partenariat avec avec de nombreux professionnels, s’associe à la FIEEC pour la 1ère édition du Prix de l’innovation 4.0, afin d’encourager les PME – ETI à s’engager dans l’industrie de demain.

 

Voir ce poste

Inscrivez-vous à la newsletter

Vous pouvez à tout moment nous adresser vos contributions et participer ainsi à la réflexion sur les enjeux de l’industrie.

Devenez contributeur