Pourquoi et comment attirer des centres de décision ?

Ces dernières décennies ont été les témoins d’une forte intégration des économies au travers du commerce et de l’investissement. Cette globalisation a un effet profond sur l’activité économique. Elle offre aux entreprises la possibilité de bénéficier de la division internationale du travail en séparant géographiquement les activités de production de celles des centres de décision. Un centre de décision se définit comme le lieu où sont localisées les fonctions stratégiques (direction financière, marketing, communication, R&D, etc.)

Par Farid Toubal
Le 14/11/2017

L’attractivité de la France et du Royaume-Uni pour les centres de décision des entreprises étrangères

Ces dernières décennies ont été les témoins d’une forte intégration des économies au travers du commerce et de l’investissement. Cette globalisation a un effet profond sur l’activité économique. Elle offre aux entreprises la possibilité de bénéficier de la division internationale du travail en séparant géographiquement les activités de production de celles des centres de décision. Un centre de décision se définit comme le lieu où sont localisées les fonctions stratégiques (direction financière, marketing, communication, R&D, etc.)1. Le centre de décision est distinct du siège social dont la localisation répond à une finalité fiscale via une holding par exemple. Néanmoins, il est compliqué d’objectiver complètement les critères permettant de bien définir les centres de décision. Selon la définition de Business France (2016), on appelle « centre de décision » une « structure interne à l’entreprise dont le dirigeant et les équipes participent aux prises de décisions stratégiques, engageant l’avenir de toute ou d’une partie de l’entreprise, notamment en matière d’investissement et d’emploi ».

La localisation des sièges sociaux et plus globalement des centres de décision fait aujourd’hui l’objet d’une vive concurrence entre les États. Il s’agit en effet d’activités à forte valeur ajoutée, dont on espère des effets d’entraînement importants pour l’économie locale et la demande de services qualifiés (conseil, audit, services bancaires). Dans une note récente du Conseil d’analyse économique coécrite avec Alain Trannoy2 nous analysons la localisation de près de 285 736 centres de décision étrangers en Europe et tentons d’identifier les facteurs pour les attirer.

Gains économiques liés à l’implantation de centres de décision

La localisation d’un centre de décision permet de nombreux gains potentiels. D’une part, elle stimule l’activité économique puisque cette localisation entraîne des emplois induits dans les services à haute valeur ajoutée (avocats, conseil, audit, etc.) et dans les services à la personne (garde d’enfants, alimentation, etc.). Une étude de Moretti (2010)menée sur les États-Unis montre que la création d’un emploi qualifié supplémentaire entraîne en moyenne la création de 2,5 emplois locaux. Appliquée aux autres pays, l’ampleur de cet « effet création » est bien entendu fonction de la rigidité du marché du travail. D’autre part, la localisation d’un centre de décision est un enjeu pour les finances publiques nationales et locales puisqu’elle induit l’implantation de cadres de haut niveau, représentant une base taxable importante.

Facteurs d’attractivité des centres de décision

Différents enseignements peuvent être tirés de la littérature et des estimations économétriques présentées dans notre note du CAE d’avril 2016. La concentration géographique des centres de décision dans un petit nombre de grandes régions métropolitaines s’explique par plusieurs facteurs. Les entreprises localisent leurs centres de décision en fonction de la taille du marché et de la facilité d’accès à l’information au sujet de ce dernier. Ceci permet d’optimiser les coûts et de mieux apprécier les conditions d’implantation. Les grandes régions métropolitaines telles que Londres
ou, dans une moindre mesure, l’Île-de-France, offrent par exemple une grande diversité d’entreprises d’intermédiation financière et de services qui rendent les opérations des centres de décision plus efficaces.

La qualité du réseau de transport (infrastructures aéroportuaires et ferroviaires) est aussi un facteur positif de localisation. Tout comme la présence d’universités de renommée mondiale (disponibilité de jeunes diplômés, coopérations possibles avec des professeurs de droit, de finance, de géopolitique…) et de lycées internationaux permettant l’accueil d’enfants non francophones.

Les coûts de congestion, la taxation des bénéfices et des salaires jouent quant à eux le rôle de forces de dispersion (Strauss-Kahn et Vives, 2009)4. Une étude d’Egger et al. (2013)5 montre que la fiscalité sur les revenus du travail est notamment un frein important à la localisation des centres de décision. En particulier, elle démontre qu’une plus grande progressivité du système de taxation du travail, corrélée à des contributions sociales et patronales élevées, limite la localisation des centres de décision car ces derniers sont plus intensifs en main-d’oeuvre qualifiée.

Positionnement de la France relativement à ses partenaires et notamment au Royaume-Uni

L’exploitation de notre base de donnéesnous permet de retenir quatre faits importants.

1. Un match à quatre. En 2012, l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni et la France concentraient à eux seuls 72 % des centres de décision des quinze pays européens étudiés. Entre 1980 et 2012, la France a reculé de la première à la quatrième place en termes d’attractivité des centres de décision de groupes étrangers, tandis que l’Allemagne est passée de la quatrième à la première place. La France concentre 20 % des centres de décision en 1980 et 15 % en 2012. Le Royaume-Uni, quant à lui, passe du deuxième rang en 1980 au troisième en 2012, en concentrant près de 18 % du nombre total de centres de décision. Toutefois, lorsqu’on prend en compte la taille des centres de décision, le Royaume-Uni est clairement premier sur toute la période, même si, depuis la mise en place de l’euro, Londres est devenue moins attractive que Bruxelles.

2. Une forte concentration spatiale. Près de 30 % des centres de décision sont concentrés en Flandre, en Île-de-France et à Londres. La région de Londres concentre près de 8 % du nombre total de centres de décision détenus par des étrangers, et plus de 18 % en pondérant par l’actif. L’Île-de-France est légèrement devant pour le nombre de centres, mais loin derrière (moins de 5 %) lorsque l’on pondère par l’actif : Paris attire de nombreux centres mais de taille relativement modeste. C’est la région de Bruxelles-Capitale qui tire son épingle du jeu dans les années récentes et tend à attirer de plus en plus de centres de décision.

3. Une forte concentration sectorielle. L’Île-de-France attire davantage de centres de décision dans des secteurs plus traditionnels du commerce de gros, de l’électricité, de l’hôtellerie et de l’hébergement, alors que Bruxelles et Londres se positionnent dans les activités de services plus dynamiques (conseil, promotion immobilière).

4. La France attire relativement peu d’investisseurs des pays émergents. La France attire une vaste majorité de centres de décision détenus par des investisseurs en provenance des pays développés, les États-Unis se plaçant au premier rang (15 % du nombre total, 22 % de l’actif) devant l’Allemagne et le Luxembourg. La Chine arrive seulement en 17e position. La plupart des pays émergents localisent leurs activités au Royaume-Uni.

Notre étude permet en ce sens de déterminer que la baisse d’attractivité de la France et de la région parisienne tiendrait à une spécialisation sectorielle (avec notamment l’importance du commerce de gros) et géographique (tournée vers les États-Unis et les pays européens plutôt que les pays émergents) défavorable plus qu’à un déficit d’attractivité « pure ».

Pour attirer de nouveaux centres de décision, la France doit néanmoins chercher à améliorer le climat des affaires. Aujourd’hui, le taux de l’impôt sur les sociétés est moins pénalisant que le manque de visibilité sur le front de la fiscalité. Il est donc essentiel d’accompagner les entreprises sur cet aspect. De son côté, le Royaume-Uni a bien compris cela : l’administration fiscale fournit des services aux entreprises, dans le cadre d’une véritable stratégie favorable à l’implantation des entreprises étrangères.

Au niveau local, l’Île-de-France dispose encore de nombreux atouts, comme des infrastructures de transport aérien et la présence d’une main-d’oeuvre qualifiée (sur ce point, Paris domine Londres, par exemple). La région doit préserver et améliorer le hub de Roissy-Charles-de-Gaulle, qui est la deuxième plateforme aéroportuaire d’Europe pour le trafic passager derrière Londres (Heathrow). L’aéroport ne dispose pas d’une liaison rapide le reliant à Paris. Il convient également d’investir dans quelques universités pour les hisser à un rang mondial et d’augmenter le nombre de lycées disposant de sections internationales.


1 – La définition adoptée pour l’étude économétrique combine un critère actionnarial (le fait de détenir des filiales) et un critère de consolidation comptable (le fait de pouvoir présenter des comptes consolidés). Ainsi dans nos travaux, les localisations purement fiscales via les activités de holding n’apparaissent pas comme des centres de décision. L’Irlande, le Luxembourg ou les Pays-Bas n’apparaissent quasiment pas en tant que pays de destination. Le critère de localisation considéré est donc plus économique ou stratégique que fiscal.

2 – Toubal, Trannoy (2016).

3 – Moretti (2010).

4 – Strauss-Kahn, Vives (2009).

5 – Egger et al. (2013).

6 – À partir d’une base de données (Amadeus – Bureau Van Dijk) recensant 260 000 centres de décision localisés en Europe et appartenant à des groupes étrangers originaires de 78 pays, nous nous intéressons à la localisation des centres de décision détenus par des groupes étrangers dans quinze pays d’Europe, dont la France, sur la période 1980-2012.

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