Coronavirus : demain sera-t-il différent d’hier ?

Y aura-t-il un avant et après coronavirus comme il devait y avoir un avant et un après Lehman Brothers ? Simple régulation ou aménagement à la marge ou vrai changement ? A chaque crise, la même aspiration à un changement radical refait surface. Jusqu’ici, il n’en a rien été. Le redémarrage de l’économie, aussi bien au plan national que mondial, s’annonce lent et long et cette perspective constitue un terreau favorable à l’imagination d’un nouveau futur, qu’on voudrait forcément radieux, en tout cas, différent.

Par André Gauron
Le 20/04/2020

La confiance que nous mettons dans la capacité de l’être humain à tirer les leçons des crises est ce qu’il y a de plus vivace. Les déceptions face à une réalité différente n’y font rien. Demain est toujours une page blanche, du moins veut-on le croire. La crise ne dessine-t-elle pas les linéaments du futur ? Qu’en sera-t-il ?

Les écologistes ont été les premiers à ouvrir le bal des futurs désirés. Le coronavirus n’est-il pas la preuve que le système actuel est arrivé à ses limites et que poursuivre dans la même direction conduit dans un mur ? Le chaos économique ne donne-t-il pas raison aux collapsologues qui annoncent depuis des mois l’effondrement imminent de la civilisation industrielle1, même si Pablo Servigne admet « ne pas avoir vu venir la crise sanitaire », alors dit-il qu’il la connaissait en théorie2 ?

« N’est-il pas établi, comme l’affirme Delphine Batho, que l’origine du virus est liée à l’effondrement de nos écosystèmes »3 ? Crise écologique et crise sanitaire, même origine, même combat. Ne faut-il pas saisir le rationnement de nos consommations, imposé par le confinement, pour engager demain la décroissance que certains écologistes préconisent depuis des années ? « Ce débat, dit Delphine Batho ; aura lieu après la crise, mais ce sera concret, pas théorique ». Aura-t-il lieu ?

Le chaos économique provoqué par le coronavirus ne joue pas en faveur du changement.

Le chaos économique provoqué par le coronavirus ne joue pas en faveur du changement. « Le capitalisme généralisé, disait Serge Latouche, inlassable promoteur de la décroissance, il y a déjà des années, ne peut pas ne pas détruire la planète comme il détruit la société et tout ce qui est collectif. Sortir du capitalisme est une formule commode pour désigner un processus historique qui est tout sauf simple : l’élimination des capitalistes, l’interdiction de la propriété privée des biens de production, l’abolition du rapport salarial ou de la monnaie, qui plongeraient la société dans le chaos, ne seraient possibles que par un terrorisme massif et ne suffiraient pas, bien au contraire, à abolir l’imaginaire capitaliste »4. La réalité du chaos nous donnerait-elle le vertige ?

La conférence citoyenne pour le climat a déjà intériorisé que la révolution en faveur du climat n’était pas à l’ordre du jour. On aurait pu espérer, toutefois, plus d’audace. En proposant cinq thèmes (se loger, se nourrir, se déplacer, consommer, travailler/produire), les co-présidents du comité de gouvernance ont exclu toute réflexion structurante. Le résultat s’en ressent. Nombre de mesures proposées n’ont rien de la nouveauté (par exemple, la lutte contre les « passoires thermiques » ou la limitation de l’étalement urbain, le développement de circuits alimentaires courts, priorité au train en réduisant le taux de TVA donc le prix des billets…) et un bilan de ce qui n’a pas été fait aurait sans doute permis les d’identifier les obstacles qu’il faut lever pour avancer dans le sens souhaité (par exemple, quid des gares et des infrastructures ferroviaires saturées et des petites lignes). Mais il manque surtout une réflexion sur ce que devrait être le paradigme du changement climatique : « l’infrastructure, idiot ! », pour reprendre la formule de Jeremy Rifkin dans son New Deal vert mondial5, nécessaire à la production d’une énergie non carbonée. La proposition de Rifkin fait une confiance aveugle au marché pour ne pas mériter un débat approfondi, mais elle pointe l’enjeu central d’une sortie de la bulle carbone : l’identification des conditions du changement. Si le texte final devait passer à côté de ce débat, la Conférence citoyenne serait passée à côté de l’essentiel.

La relocalisation de la production de masques et des principes actifs des médicaments […] ne fera pas une démondialisation.

Une hirondelle ne fait pas le printemps. La relocalisation de la production de masques et des principes actifs des médicaments, à supposer qu’elle devienne effective aussi nécessaire qu’elle soit, ne fera pas une démondialisation. L’épidémie surmontée, les besoins se feront moins pressants. La logique de flux reprendra, au moins en partie, ses droits. De plus, le retour à une stratégie de stocks de masques, d’appareils respiratoires et autres matériels médicaux jugés aujourd’hui indispensables à la lutte contre une épidémie, ne signifie pas une relocalisation totale de leur production. Le coût du stockage aura sans doute comme contrepartie la même préoccupation budgétaire qui a présidé à leur délocalisation. La Chine ou l’inde produiront toujours à meilleur prix que les producteurs européens et sauf à interdire les importations et à créer un monopole d’Etat pour les achats, les producteurs chinois ou indiens seront toujours plus compétitifs que les européens. Au mieux, peut-on espérer voir se développer en Europe une capacité stratégique minimale de production destinée à ne pas être entièrement dépendant de l’Asie.

Cela ne changera pas le cours de la mondialisation. Pas sûr, comme le prédit Daniel Cohen que ce soit « le début du recul du capitalisme mondialisé tel qu’on l’a connu depuis quarante ans, c’est-à-dire à la recherche incessante de bas coûts en produisant toujours plus loin »6. La mondialisation repose sur une organisation marchande de la production, et non industrielle, c’est-à-dire une organisation technique non marchande comme dans le fordisme. Ce qu’on appelle les « chaînes de valeur » ce caractère marchand de l’organisation productive. Avant d’être des flux de marchandises, ce sont des flux de valeur définis par des prix internes, qui ne se réduisent pas aux seuls coûts salariaux, aussi bas soient-ils. Leur localisation est régie par la concurrence pour la valorisation des capitaux. La démondialisation ou le simple « recul du capitalisme mondialisé » ou encore « le retour à des « chaînes de valeur régionales » comme le prédit Patrick Artus7, voudrait dire l’abandon de la concurrence et des chaînes de valeur comme principe d’organisation du système productif. Cela n’est pas en vue.

A ce jour, on cherche en vain une voix dans le monde des entreprises mondialisées – pharmacie, chimie automobile, aéronautique, pétrolier et para pétrolier, télécom, Gafa,… qui annoncerait, ou seulement évoquerait, une réorganisation des chaînes de valeur sur la base d’une relocalisation au sein des pays industriels. Certes, le taux de croissance des échanges internationaux a été divisé par deux ces dernières années, mais celui de la croissance économique chinoise aussi. Les seules déclarations qu’on peut entendre ou lire disent toutes : nous nous mettons en « condition de redémarrer ». Comme le dit le patron de Michelin, Florent Ménégaux, « une vie confinée ce n’est pas une vie. L’absence de mobilité c’est terrible pour l’être humain, et en plus c’est dangereux pour l’économie »8. Le patron de Vinci Airport, Nicolas Notebaert le dit de façon encore plus directe : « il faut que les gens aient les moyens de reprendre l’avion…tout ce qui contribuerait à rendre l’avion plus cher et donc moins accessible aurait des conséquences catastrophiques pour la filière et l’économie tout entière »9. La taxe sur le kérosène attendra ! Tous les professionnels ne rêvent que d’une chose, chacun dans son secteur : que l’activité retrouve son niveau et sa croissance d’avant la crise.

Même la guerre commerciale et technologique que Donald Trump mène depuis trois ans contre la Chine n’a pas produit les relocalisations annoncées aux Etats-Unis.

Même la guerre commerciale et technologique que Donald Trump mène depuis trois ans contre la Chine n’a pas produit les relocalisations annoncées aux Etats-Unis. Sans le renoncement au principe de concurrence, elle ne le pouvait pas. Le résultat semble être différent de celui attendu par le président américain. D’une part, loin d’une relocalisation sur le sol américain des productions taxées, on assiste à un déménagement de certaines d’entre elles dans d’autres pays du sud-est asiatique, donc à un simple déplacement régional mais pas à un rapatriement des chaînes de valeur dans les pays industrialisés10. D’autre part, la guerre américaine pour la suprématie technologique déclenchée contre Huawei pourrait bien conduire à une « localisation à l’envers », en poussant la Chine à produire sur son sol les composants électroniques les plus stratégiques dont son industrie a besoin pour ne plus dépendre des producteurs américains et imposer sa suprématie mondiale.

La démondialisation, comprise comme remise en cause d’une organisation mondiale marchande, nécessiterait une profonde transformation des principes de gestion des entreprises avec l’abandon de la « valeur pour l’actionnaire ». C’est l’enjeu majeur de l’après crise sanitaire. Celle-ci va-t-elle conduire les entreprises à ne plus donner la priorité, voire l’exclusivité, à l’actionnaire et à re-inclure dans leur gestion les autres parties prenantes, salariés en premier lieu, mais aussi clients, sous-traitants… et à prendre en compte des impératifs environnementaux ? Faut-il pour cela modifier le rapport à la propriété ? Considérer que la propriété des capitaux ne vaut pas propriété sur l’ensemble de l’entreprise ? La réticence, quand ce n’est pas une opposition pure et simple, des dirigeants à renoncer à verser des dividendes en pleine crise ne laisse pas présager une telle évolution. Pour les entreprises qui se financent sur les marchés financiers, ceux-ci vont continuer d’exercer leur loi : plus les entreprises font appel aux marchés, plus pour attirer les investisseurs elles doivent leur assurer des dividendes confortables et la perspective de substantielles plus-values. De leur côté, les fonds d’investissement ont besoin de ces dividendes pour honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs souscripteurs auxquels ils promettent des rendements enchanteurs ou des actifs-retraités dont ils doivent payer mensuellement les pensions.

« L’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique »

En même temps, des évolutions se dessinent, présentes avant la crise sanitaire mais que celle-ci va sans doute accélérer. Pour Daniel Cohen, la crise signale « l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique ». Si « la numérisation de tout ce qui peut l’être – se divertir, se soigner, s’éduquer, travailler… sans sortir de chez soi – est le moyen pour le capitalisme du XXI° siècle d’obtenir de nouvelles baisses de coût, ce serait nous dit-il « l’effondrement des promesses humanistes de la société post-industrielle » dont avait rêvé Jean Fourastié, en théorisant la fin des Trente glorieuses. Car ce capitalisme numérique sera marchand, concurrentiel. Le travail à domicile pourrait alors avoir pour conséquence une nouvelle extériorisation de certaines tâches et la transformation de salariés en indépendants. Là encore, la relation commerciale pourrait bien se substituer à la relation salariale repoussant les frontières de l’ubérisation.

Le capitalisme numérique n’ira pas non plus dans le sens d’un épanouissement personnel mais, à l’inverse, pousse à une surveillance accrue du travail dans le but éternel d’en augmenter la productivité et d’en réduire le coût. En outre, le confinement rend plus visible que jamais la fracture entre ceux qui travaillent chez eux avec internet et ceux qui dans les hôpitaux, les commerces, les ateliers sont au front, les biens payés du numérique d’un côté, les mal payés du travail traditionnel de l’autre. Ce n’est pas ainsi qu’on va réduire les inégalités sociales. La crise sanitaire a aussi pour conséquence une restriction des libertés individuelles avec la mise en place d’un suivi électronique des déplacements de chacun et d’une surveillance généralisée. Ces systèmes une fois installés, il sera difficile de revenir en arrière, et pas seulement en Chine ou à Singapour.

Autre déception probable pour qui espère un changement : avec la fin du confinement, pour une majorité de personnes, l’urgence des fins de mois risque, une fois de plus, de prévaloir sur l’angoisse de la fin du monde. Si la conscience de la crise écologique a grandi ces derniers temps, la sortie du confinement va être dominée par la préoccupation du pouvoir d’achat et de l’emploi. Si les plus jeunes sont tentés de voir dans la crise sanitaire l’opportunité d’un changement, sinon radical du moins significatif des pratiques de consommation, plus frugales, faites plus de partage que de possession, d’usage que d’appropriation, actifs et retraités aspireront davantage à un rapide retour au mode de vie et de consommation d’avant la crise. Le pouvoir d’achat, donc l’emploi pour les premiers, sera alors prioritaire. Emmanuel Macron a tenté d’anticiper en demandant aux entreprises d’accorder une prime défiscalisée portée à 2000 euros. Mais de nombreuses entreprises, notamment les entreprises petites et moyennes, en seront sans doute incapables du fait d’une trésorerie mise à mal par l’arrêt d’activité provoqué par le confinement. La reprise, donc l’emploi, va dépendre de la durée du confinement et des tensions qui s’exerceront sur les chaînes de valeur en fonction de la reprise plus ou moins rapide des économies des autres pays et de la profondeur des dégâts causés par la crise sur leur appareil de production. L’interdépendance d’économies mondialisées fera loi et freinera vraisemblablement notre propre élan. Toute relance précipitée de la demande se heurtera à cette réalité.

La reprise de l’activité en Europe pourrait en outre se trouver compromise par l’activisme chinois.

La reprise de l’activité en Europe pourrait en outre se trouver compromise par l’activisme chinois. A l’origine de la crise sanitaire, la Chine est parvenue à la maîtriser alors qu’elle est en pleine expansion ailleurs. Elle pourrait bien mettre à profit ce décalage pour utiliser ses surcapacités de production et inonder les marchés, en premier lieu le marché européen, moins protégé que celui des Etats-Unis. Aegis Europe, qui regroupe des industriels du secteur manufacturier européen ont alerté11 en ce sens la présidente de la Commission européenne et demandé des mesures exceptionnelles, comme des droits de douane provisoires pour y faire face. Le gouvernement chinois ne manquerait pas de réagir et de dénoncer une attitude qu’il jugera inamicale. Il pourra peut-être aussi compter sur certains industriels européens ou américains, implantés en Chine, tentés de jouer les chevaux de Troie en relançant leurs usines chinoises pour compenser les difficultés de relance rencontrées ailleurs12. La vigilance devra aller de pair avec un code de bonne conduite entre industriels européens et une prise de conscience que l’industrie européenne tout entière y joue sa survie.

Comme lors de la crise des gilets jaunes, c’est vers l’État que la population la plus impactée va se tourner. D’ores et déjà, des appels à un plan Marshall, notamment chez les socialistes, se font entendre. A gauche, le keynésianisme reste la solution miracle à toutes les crises, crise financière d’hier comme sanitaire d’aujourd’hui. Emmanuel Macron a pris les devants en se substituant aux entreprises et à l’assurance chômage pour financer les salaires des salariés au chômage partiel et en venant au secours des indépendants. Pour la défense du pouvoir d’achat, il estimera avoir fait le job. Pendant le confinement, les mesures de chômage partiel, les arrêts maladie et les aides (même faibles) apportées aux indépendants font que personne ne devrait se retrouver sans revenus. Demain, ces mesures n’auront plus cours. Beaucoup d’entreprises, de commerces, d’artisans vont se trouver en difficulté entrainant mise au chômage et perte de revenus. Dans ce contexte, si la réforme de l’assurance chômage est mise en œuvre à l’automne, elle ne fera qu’aggraver les inégalités qui préexistaient à la crise et plonger de nombreux ménages dans la précarité.

L’investissement public risque, de son côté, d’être limité aux 5 milliards d’euros annoncés aux personnels hospitaliers, au front pour soigner et sauver autant que faire ce peu les personnes atteintes du coronavirus, lors de l’inauguration de l’hôpital de campagne installé à Mulhouse. Encore faut-il s’entendre s’il s’agit d’un simple recyclage du plan hôpital de l’hiver dernier, toujours pas mis en œuvre, ou d’un plan supplémentaire. Les personnels hospitaliers obtiendront-ils les effectifs demandés en vain depuis des mois ? L’après-crise devrait être aussi l’occasion de tirer un certain nombre de leçons des réorganisations qui ont eu lieu pour faire face à la crise : des frontières entre services et entre professionnels sont tombées, l’administration et sa bureaucratie ont été bousculées au profit des médecins et des non médicaux, d’autres rapports moins hiérarchiques, se sont inventés qui ne demandent qu’à se pérenniser. Le président a beau avoir déclaré que tous les efforts seront faits « quoi qu’il en coûte », la hausse des dépenses de santé (et des autres dépenses publiques) trouvera vite ses limites face à une montagne de dettes que laissera la conjugaison du plan de soutien à l’économie et de la chute des recettes fiscales, notamment de la TVA, de l’impôt sur les sociétés et des taxes sur les carburants. Que restera-t-il pour l’après-crise ?

L’endettement de la France, qui frôle déjà les 100 % du PIB, pourrait atteindre 120 % fin 2020, voire plus, avant de redescendre un peu moins dès que la croissance redémarrera. Si les taux d’intérêt restent proches de zéro, voire sont négatifs, la charge d’intérêt ne pèsera pas trop sur les comptes publics. En outre, la Banque centrale européenne a repris ses rachats d’obligations des Etats et n’en demandera sans doute pas le remboursement de sitôt. Mais l’endettement ne peut pas être sans limite. Les pressions pour une baisse du taux d’endettement et une réduction du déficit budgétaire, comme après la crise de 2008, ne manqueront pas de se faire entendre à plus ou moins brève échéance, même si on échappe, pour l’instant à des hausses d’impôts. A l’horizon, le spectre des 3 % de Maastricht reviendra hanter les gouvernements et limiter leurs marges d’action. A Bruxelles, néerlandais, finlandais et autrichiens y veilleront. Croire que le coronavirus puisse changer les orientations politiques d’Emmanuel Macron est une douce naïveté. Il n’y aura pas plus de rétablissement de l’ISF que d’investissements publics. La priorité sera la même qu’aujourd’hui : soutenir les entreprises pour relancer l’emploi le plus vite possible en prolongeant les mesures adoptées pendant le confinement, en premier lieu les assouplissements du code du travail.

De façon inattendue, la perspective d’un changement semble venir de l’Europe.

De façon inattendue, la perspective d’un changement semble venir de l’Europe. La nouvelle présidente, Ursula Van der Leyen, avait déjà surpris en faisant adopter par le Conseil européen la première proposition de loi européenne sur le climat (le pacte vert européen) trois mois après sa prise de fonction comme elle s’y était engagée, malgré les réticences des gouvernements polonais et tchèque. Dès le début de la crise du coronavirus, elle a mis le pacte de stabilité entre parenthèses. Plus audacieux, alors que les ministres des finances néerlandais, allemands et autrichiens s’opposaient à l’émission d’eurobonds réclamés par les gouvernements français, italien, espagnol et portugais, elle a dégainé une mesure de soutien aux États, sous la forme d’un prêt à des « conditions avantageuses pour couvrir les coûts directement liés à la création ou à l’extension des régimes nationaux de chômage partiel ». L’idée n’est pas entièrement nouvelle. La création d’un régime européen de réassurance des prestations de chômage figurait dans son programme. Face à la levée de bouclier provoquée par le non d’Angela Merkel, la chancelière allemande, aux eurobonds et par les déclarations méprisantes et méprisables du ministre des finances néerlandais, Wopke Hoekstra13, elle a su faire taire les plus souverainistes – qui ne sont pas toujours ceux qu’on croit – et prévaloir la solidarité européenne. A y regarder de près, si sa proposition ne mutualise pas les dettes, ni ne finance pas directement les dépenses de chômage partiel, elle fait un pas dans cette direction en allégeant les budgets des Etats et donc le déficit public. Pour la première fois, l’Union européenne ne s’en remet pas à la seule Banque centrale européenne pour affronter les conséquences budgétaires de la crise sanitaire.

Il en faudra cependant plus pour changer le cours de l’Europe. Les fortes tensions au sein de l’eurogroupe pour parvenir à la création d’un fonds de relance (qui doit octroyer des prêts) dans le cadre du plan européen de soutien à l’économie adopté le 9 avril 2020, le démontrent si besoin était. L’Union européenne peine aussi à progresser sur sa « stratégie industrielle pour une Europe verte et numérique, compétitive à l’échelle mondiale ». Si le texte produit en mars 2020, au début de l’épidémie, montre que l’idée n’est plus taboue à Bruxelles. Toutefois, les divergences restent fortes au sein de la Commission entre la commissaire en charge de la concurrence, Margrethe Vestager, et son collègue en charge du marché intérieur et du numérique, Thierry Breton, sur la façon de concevoir la concurrence. Certains ont pris conscience qu’une concurrence limitée au marché intérieur européen fait le jeu des mastodontes américains et chinois et contribue à la désindustrialisation du continent européen, même si des pays comme l’Allemagne ont su tirer leur épingle du jeu. L’Europe du consommateur y a gagné en termes de prix non pas grâce à la concurrence intra-européenne mais en devenant dépendant de la Chine. Le refus de fusions intra-européennes n’a pas favorisé les entreprises moyennes chères à la commissaire danoise ; il en a précipité la disparition. Triste bilan.

Margrethe Vestager et ses équipes ne semblent toujours pas admettre que seul le marché mondial est pertinent et nécessite de favoriser des leaders européens face à la concurrence des entreprises américaines et chinoises. Toutefois, tout le monde s’accorde sur la nécessité de faire prévaloir un principe de réciprocité dans l’accès aux marchés publics (ce qui vise autant les Etats-Unis que la Chine) et à l’implantation d’entreprises étrangères. Si on veut sortir du piège de la concurrence intra-européenne, comme dans d’autres domaines, les européens devront surmonter leur atavisme national et admettre que les fusions entre européens donnent la main à tel ou tel pays, souvent l’Allemagne, voire l’Italie. Mais à l’heure où les Pdg sont de plus en plus recrutés à l’international, passés sous pavillon allemand, italien ou français ne devrait plus faire problème. L’important est que chacun fasse prévaloir l’intérêt européen. C’est aujourd’hui le plus grand défi que doit affronter la présidente de la Commission européenne. Saura-t-elle le relever ?

Dans les mois qui viennent, l’aspiration au retour à « une vie normale » va se mêler à celle à un certain changement.

Dessiner le probable, n’est pas se résigner au probable. Le capitalisme néo-libéral ne va pas disparaitre de lui-même par le seul effet de la crise. La mondialisation a créé des interdépendances entre pays qui accélère comme jamais dans le passé la diffusion des biens et des services, des capitaux et des hommes, comme des émissions de CO2 et des maladies. Il ne suffira pas de proclamer la reprise en main de notre souveraineté pour en sortir. Les luttes sociales demeurent le seul moyen de faire bouger la société, reculer l’emprise du marché sur nos vies et recomposer la chaîne productive. La crise crée une opportunité. Dans les mois qui viennent, l’aspiration au retour à « une vie normale » va se mêler à celle à un certain changement. Chacun va s’accorder pour demander un retour de l’Etat, mais pourquoi faire ? Déconstruire encore plus l’Etat social ou le reconstruire à l’ère de la mondialisation ? Peut-être faut-il commencer par admettre que l’Etat n’a jamais été absent mais que depuis trois ou quatre décennies, il a été mis de plus en plus exclusivement au service du marché. Le changement suppose de remettre l’Etat au service de l’intérêt général, de reconstruire une gouvernance, comme aurait dit Michel Foucault, qui remette « le marché sous surveillance de l’Etat » et rompre avec un « Etat sous surveillance du marché »14.

Chacun mesure aujourd’hui le rôle majeur de l’hôpital public dans la lutte contre le coronavirus. Sans lui et le dévouement des personnels hospitaliers, dont il faut rappeler qu’il s’agit de fonctionnaires, les conséquences du coronavirus seraient autrement plus dramatiques comme on le voit aux Etats-Unis. Si on ne veut pas que cette mobilisation exceptionnelle et le soutien dont les hospitaliers bénéficient ne restent pas sans lendemain, c’est à la redéfinition du rôle de l’Etat et à la réhabilitation de l’idée républicaine de service public que nous devons nous atteler. La crise des gilets jaunes l’avait déjà mis en évidence. Les français ne se contenteront pas d’annonces et de communication politique. Il est temps pour ce gouvernement de passer aux actes, pour l’hôpital public comme pour l’ensemble des services publics. Il y a à cela un préalable : l’abandon de la réforme de l’assurance chômage et de la réforme des retraites dès lors, qu’au-delà de l’affirmation d’un principe d’universalité, celle-ci n’a d’autre objet que de détruire les retraites de l’ensemble du secteur public (pas seulement ceux des régimes spéciaux). Du sort qui sera réservé à ces réformes au sortir de cette crise dépendra la confiance qu’on peut accorder à ce gouvernement pour prendre réellement soin de la population laborieuse (et pas seulement des actionnaires et des chefs d’entreprise). Quant à la gauche, si elle souhaite renaître d’ici aux prochaines présidentielles, c’est par un projet de reconstruction du service public qu’elle peut y réussir, non par une mythique relance keynésienne.

 

Notes

  1. Voir notamment Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Seuil, 2015.
  2. Le Monde du 10 avril 2020.
  3. Le Monde du 4 avril 2020.
  4. Serge Latouche, Petit traité de décroissance sereine, Paris, Mille et une nuits, 2007, p. 138.
  5. Jeremy Rifkin, Le new deal vert mondial, Paris, Les liens qui libèrent, 2019.
  6. Daniel Cohen, Le Monde du 3 avril 2020
  7. Patrick Artus, Flash économie, Natixis, 30 mars 2020.
  8. Florent Ménégaux, Pdg de Michelin, Le Monde du 4 avril 2020.
  9. Entretien de Nicolas Notebaert dans les Echos du 10 avril 2020.
  10. C’est le cas des entreprises japonaises qui ont répondu au gouvernement qui a débloqué l’équivalent de 2 Md€ pour les aider à relocaliser leurs productions au Japon que les coûts de production y étaient trop élevés et la main d’œuvre insuffisante et qu’elles préféraient déplacer une partie des usines de Chine vers les pays du sud est asiatique, ce qui aura un effet marginal sur les échanges internationaux.
  11. Lettre à la Commission européenne du 6 avril 2020.
  12. PSA a déjà annoncé qu’il relancerait en priorité son usine de Wuhan dès que le déconfinement dans la province du Hubei le permettra.
  13. Le ministre des finances néerlandais avait demandé l’ouverture d’une enquête européenne pour déterminer pourquoi certains Etats membres de l’UE n’ont pas de marge budgétaire pour affronter la crise sanitaire actuelle avant de faire son mea culpa pour avoir fait preuve d’un « manque d’empathie » envers l’Italie.
  14. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, cours au collège de France, 7 février 1979, Paris, Gallimard-Seuil, p. 120.
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