La recherche partenariale

La recherche partenariale : une alliance stratégique entre recherche fondamentale et monde industriel

Dans une économie fondée sur la connaissance, les collaborations entre universités et entreprises jouent un rôle central dans l’innovation, la croissance économique et la transformation des sociétés. Loin de se limiter à un simple transfert de technologies ou à une sous-traitance de compétences scientifiques, ces partenariats sont aujourd’hui des espaces structurants de coconstruction des savoirs, où se redéfinit la frontière entre recherche académique et monde industriel.

Les Assises de la recherche partenariale, organisées par l’ANRT le 2 décembre 2025, ont réaffirmé l’importance stratégique des collaborations entre recherche académique et industrie pour la souveraineté scientifique et industrielle française. Elles font suite au rapport de Nathalie Drach Temam et de Philippe Caine sur la simplification et l’amplification de la recherche partenariale, remis au gouvernement durant l’été 2025, qui plaide pour un cadre plus lisible, plus agile et plus incitatif.

Par ailleurs, des exemples emblématiques ont récemment mis en lumière la puissance de la recherche partenariale : le développement des vaccins à ARN messager, fruit de la collaboration entre Pfizer et BioNTech avec l’Université d’Oxford ; la production accélérée de masques en France durant la pandémie de Covid-19 grâce à l’alliance Ouvry-Michelin-CEA ; ou encore le projet AlphaFold de DeepMind avec l’Institut européen de bio-informatique (EMBL), qui a révolutionné la prédiction des structures protéiques. Citons encore le laboratoire franco-chinois E2P2L, dédié à la chimie verte, qui associe le CNRS, l’ENS Lyon, plusieurs universités françaises et l’entreprise Syensqo.

La recherche partenariale, au-delà du transfert de technologies

Pour mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre, il convient de distinguer deux grandes catégories de collaborations entre les sphères académique et industrielle : d’une part, celles centrées sur le transfert de connaissances — telles que la commercialisation de brevets, le conseil ou la valorisation de technologies existantes ; d’autre part, celles qui reposent sur une recherche partenariale orientée vers la création conjointe de savoirs. Une .

L’analyse porte plus précisément sur le dispositif Cifre (Conventions Industrielles de Formation par la Recherche), géré par l’ANRT. Ce dispositif permet à une entreprise de financer la thèse d’un doctorant pendant trois ans, en partenariat avec un laboratoire académique public. Il instaure un cadre de collaboration à long terme, où les objectifs scientifiques sont définis conjointement. Par ailleurs, l’obligation pour le doctorant de soutenir une thèse garantit la production de connaissances originales, excluant de facto les projets reposant sur le simple transfert de savoirs ou des prestations de service.

Une recherche coconstruite, mais majoritairement fondamentale

L’analyse des projets s’est appuyée sur le « cadran de Pasteur », proposé par Donald Stokes (1997), qui distingue trois grands types de recherche : la recherche fondamentale, motivée par une quête de compréhension sans visée d’application immédiate ; la recherche appliquée, orientée vers la résolution de problèmes concrets ; et la recherche fondamentale inspirée par l’usage, qui combine investigation théorique et pertinence pratique.

De manière contre-intuitive, les résultats montrent que 61 % des projets Cifre relèvent de la recherche fondamentale, contre 28 % pour la recherche appliquée, et seulement 11 % pour la recherche fondamentale inspirée par l’usage. Autrement dit, dans une large majorité des cas, la recherche menée ne s’inscrit pas dans une logique d’application industrielle directe. L’objectif principal est la production de connaissances nouvelles — une orientation pleinement assumée par les partenaires industriels.

Cette recherche partenariale à visée fondamentale n’est pas uniforme : elle se structure autour de thématiques spécifiques. Près de la moitié des projets fondamentaux portent sur des activités de modélisation et de simulation, tandis qu’environ un tiers vise à combler des lacunes identifiées dans la littérature académique. À l’inverse, les projets de recherche appliquée se concentrent principalement sur l’adaptation technologique et le prototypage.

Ces résultats suggèrent que les entreprises impliquées dans des projets de recherche partenariale ne visent pas uniquement des retombées immédiates. Elles investissent dans l’exploration scientifique comme moyen de renforcer leur base de connaissances, condition essentielle pour nourrir leur stratégie d’innovation à long terme.

Une orientation peu influencée par les caractéristiques des partenaires

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette orientation vers la recherche fondamentale ne dépend pas fortement des caractéristiques des partenaires. Si l’intensité des collaborations varie selon les disciplines — plus fréquente en chimie, en ingénierie ou en informatique —, l’orientation reste majoritairement fondamentale, y compris dans les sciences de l’ingénieur (75 %) ou les sciences sociales (91 %).

La taille de l’entreprise ne constitue pas non plus un facteur discriminant. Les PME et start-up, supposées en quête de résultats rapides, s’engagent tout autant dans des recherches fondamentales. Cela reflète une reconnaissance croissante de la valeur stratégique de l’exploration scientifique, même sans garantie de retour immédiat.

Le type d’établissement académique engagé dans la collaboration ne modifie pas non plus significativement l’orientation des projets. Universités de recherche intensive et écoles d’ingénieurs présentent des profils similaires, ce qui laisse penser que l’agenda scientifique se construit avant tout sur la base d’objectifs communs.

Le seul facteur différenciant notable concerne l’expérience des entreprises avec le programme Cifre : les primo participantes s’orientent plus souvent vers une recherche fondamentale inspirée par l’usage (30 %, contre 10 % chez les entreprises déjà familières). Cela suggère que les nouveaux entrants abordent ces partenariats avec une perspective exploratoire.

Des implications fortes pour les politiques publiques d’innovation

Ces résultats invitent à repenser les cadres d’analyse traditionnels en matière d’innovation. Ils remettent notamment en question le modèle linéaire selon lequel la recherche fondamentale précéderait nécessairement la recherche appliquée, elle-même suivie du développement de produits. En réalité, la frontière entre ces catégories est beaucoup plus poreuse : des projets à forte composante théorique peuvent être directement commencés et financés par des acteurs industriels, en réponse à des problématiques complexes qui nécessitent une compréhension approfondie des phénomènes sous-jacents.

Ils mettent également en lumière l’importance cruciale du processus de coconstruction dans les partenariats entre entreprises et institutions académiques. L’efficacité de ces collaborations repose moins sur la nature des acteurs impliqués que sur leur capacité à définir ensemble des objectifs de recherche clairs, ambitieux et scientifiquement exigeants.

Ces collaborations ne traduisent donc pas une instrumentalisation de la recherche académique à des fins utilitaires. Elles révèlent au contraire une convergence d’intérêts autour de l’exploration scientifique comme levier stratégique de transformation et de compétitivité. Loin de réduire la recherche à un outil de résolution de problèmes à court terme, les entreprises s’y engagent aussi pour produire, aux côtés du monde académique, des connaissances fondamentales nouvelles. Lorsque les conditions sont réunies pour instaurer un véritable partenariat scientifique, elles n’hésitent pas à investir dans des démarches de long terme, sans garantie de rentabilité immédiate.

Ces observations mettent en lumière la portée stratégique de la recherche fondamentale lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre partenarial. Les politiques publiques d’innovation gagneraient à dépasser une approche centrée exclusivement sur le transfert de technologies, afin de soutenir plus activement les formes de collaboration orientées vers la création conjointe de savoirs. Dans cette perspective, reconnaître et encourager les partenariats fondés sur des objectifs de recherche partagés — en particulier lorsqu’ils relèvent de l’exploration scientifique — constitue un enjeu clé. Car c’est bien là, dans cette capacité à innover ensemble, que se joue une part essentielle de l’innovation de demain.

 

 

Quentin Plantec

Quentin Plantec

Quentin Plantec est docteur en sciences de gestion de Mines Paris – PSL et enseignant-chercheur à TBS Education (Toulouse Business School). Ses recherches portent sur le...

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Benjamin Cabanes

Benjamin Cabanes

Benjamin Cabanes est docteur en sciences de gestion de Mines Paris – PSL et enseignant-chercheur au Royal Melbourne Institute of Technology (RMIT University). Il est également...

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