Le dérèglement climatique : quelle durée d’incubation ?

La pandémie nous permet de mesurer les coûts d’une action trop tardive. Quelles leçons tirer pour le dérèglement climatique, dont la période d’incubation se compte, non en semaines mais en décennies ?

Par Thierry Weil
Le 27/03/2020

Les Français assistent sidérés à la croissance du nombre des victimes du Covid-19 : 11 décès le 7 mars, 91 le 14 mars, 562 une semaine plus tard. Sans savoir encore quels seront les effets des mesures de confinement décidées le 16 mars, nous assistons, incrédules, le 21 mars, aux conséquences de nos comportements de février et de la première quinzaine de mars.

 

Une inquiétude d’abord focalisée sur les débouchés et les approvisionnements

Jusqu’à fin février, on craignait plutôt les conséquences d’un ralentissement de la demande chinoise sur nos exportations, ainsi que d’éventuelles ruptures de stocks dans nos chaînes d’approvisionnement, si nos fournisseurs asiatiques restaient trop longtemps perturbés. On découvrait la vulnérabilité des chaînes de valeur mondialisées : les produits manufacturés sont « made in world » et la défaillance du fournisseur d’un composant de faible valeur peut bloquer les réseaux de production.

Maintenir une capacité de production locale (à l’échelle nationale ou européenne) confère plus de résilience à un système industriel. Mais qui est prêt à en assumer le surcoût quand des concurrents plus téméraires se fournissent pour moins cher à l’autre bout du monde ? Seuls quelques rares clients stratégiques (défense, énergie, communications sécurisées) se soucient des risques liés à leur chaîne d’approvisionnement et imposent des stocks de sécurité coûteux. Dans le domaine de la santé, des années de rationalisation budgétaire ont conduit à réduire les stocks de masques de protection, de gels désinfectants, de réactifs nécessaires aux tests virologiques et même… de lits d’hôpitaux.

Les décideurs politiques écoutent-ils les scientifiques ?

Beaucoup de personnalités politiques qui s’indignent aujourd’hui de ce qu’on n’ait pas pris plus tôt des mesures drastiques prétendaient pourtant encore le 12 mars qu’un éventuel report des élections serait un « coup d’état » que la situation sanitaire ne justifiait pas.  Ils rappelaient que la grippe saisonnière provoque annuellement environ 8 000 morts en partie évitables, sans qu’on mette une énergie considérable à encourager la vaccination ou à déconseiller le serrage de main ou les bisous de mi-décembre à début mars…

Pour tenter d’enrayer précocement l’épidémie ou au moins de gagner, par des mesures de confinement ciblées, un temps utile à la préparation et à l’équipement des centres de soin, il aurait fallu des moyens (tests à pratiquer sur tous les cas suspects, masques à porter tant pour les soignants et personnes exposées que pour les malades potentiels et leur environnement) dont on a admis tardivement le manque.

Les épidémiologistes avaient pourtant averti les pouvoirs publics de l’impréparation de la France à une crise sanitaire majeure. Mais durant des années, les décideurs politiques de droite ou de gauche avaient rechigné à prendre des mesures de précaution coûteuses pour protéger le pays de dangers qui surviendraient probablement au-delà de leur mandat, alors que d’autres besoins ne manquaient pas d’avocats pugnaces et que le consentement à l’impôt s’effondrait.

Il faut en effet du courage et de l’abnégation pour se préparer à des catastrophes sanitaires ou écologiques pourtant de plus en plus probables. Investir dans la précaution est dangereux, politiquement. Un ancien Ministre de la santé en a fait l’expérience en commandant préventivement des vaccins contre la grippe H1N1 qui s’étaient finalement avérés inutiles, mais n’auraient sinon pas été disponibles à temps en quantité suffisante.

De même, à droite comme à gauche, « l’écologie, ça commence à bien faire » et on ne veut pas « d’écologie punitive ». Plutôt que d’organiser la transition écologique et la résilience sanitaire, quitte à discuter de la répartition de leur coût pour éviter d’augmenter les difficultés des plus fragiles, on dénigre les hygiénistes obsédés de prévention et de précaution, les collapsologues et les empêcheurs de polluer en rond qui tentent de nous sensibiliser à la fragilité de nos systèmes interconnectés complexes.

Nous constatons avec horreur ces jours-ci les conséquences sanitaires de nos actions ou de notre inaction. Tant du manque de préparation générale de ces dernières années, que d’une mobilisation tardive durant les quelques semaines qui ont séparé la catastrophe de Wuhan de l’arrivée des premiers cas européens. Certes, une mobilisation de précaution, consistant par exemple à demander aux usines capables de produire en France masques et réactifs de s’y consacrer, aurait eu un coût économique et politique si l’épidémie avait été finalement jugulée. Mais, faute d’avoir été prêts, nous ne pouvons plus aujourd’hui, au prix d’un effort collectif inimaginable il y a un mois, qu’éviter un débordement trop dramatique de notre système de soin.

La lente incubation des catastrophes climatiques

Le temps d’incubation du coronavirus est d’une à deux semaines. Celui du dérèglement climatique d’une ou deux décennies. Le premier rapport du GIEC a trente ans. Faute d’action entreprise à temps, nous ne pouvons plus empêcher à coût raisonnable un réchauffement de l’ordre de 2°C. Il est encore temps, avec beaucoup de volonté et certains sacrifices, d’éviter d’aller au-delà. C’est ce que nous devons faire dans la décennie qui commence pour nous épargner une catastrophe autrement plus grave que la diffusion épidémique d’un virus qui ne tue qu’une proportion minime de ceux qu’il infecte.

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