Les Etats-Unis, un rêve qui s’émiette ?

L’Amérique s’est bâtie autour d’un rêve : un pays d’exception construit sur des richesses naturelles extraordinaires par des citoyens libres et égaux, éduqués et capables d’une ascension sociale importante, et par des entreprises innovantes, le tout piloté par un système démocratique fait d’équilibres et de contrôles.

Par Daniel Atlan
Le 08/01/2015

L’Amérique s’est bâtie autour d’un rêve : un pays d’exception construit sur des richesses naturelles extraordinaires par des citoyens libres et égaux, éduqués et capables d’une ascension sociale importante, et par des entreprises innovantes, le tout piloté par un système démocratique fait d’équilibres et de contrôles. Certes, tous n’étaient pas invités à partager le rêve américain. Mais indéniablement ce rêve a été une réalité pour des millions de personnes nées aux USA ou immigrées.

Comment ce rêve s’est-il construit ?

La forme moderne du rêve américain émerge avec la politique des cinq dollars par jour d’Henri Ford, le 4 janvier 1914. Aucune grandeur d’âme dans ces décisions, Ford a compris qu’en payant mieux ses salariés, il les attacherait à son usine, ce qui leur permettrait de gagner en compétence et en productivité.

La crise de 1929 et surtout la réponse de Franklin D. Roosevelt, le New Deal vont parachever les fondations du modèle sociotechnique américain. Ce modèle s’appuiera sur le déploiement des innovations du moment : l’automobile, le réfrigérateur, l’air conditionné qui vont faciliter la vie quotidienne d’une classe moyenne occupée à leur production en masse.

L’éducation joue un rôle essentiel. L’appareil scolaire (hors les universités) est financé localement par des impôts et taxes décidés localement. Pour résumer, au XXe siècle, l’appareil de formation initiale américain forme bien et massivement jusqu’au niveau universitaire. La liberté d’entreprendre s’appuie sur un réseau de banques locales très développé et fortement régulé1. Après des débuts violents et chaotiques, le syndicalisme prend sa place dans le cadre du National Labor Relations Act de 1935.

Le « traité de Detroit » ou comment le rêve se formalise

L’effort de guerre impose des contraintes et en 1945, le président Truman est soucieux de gérer la sortie du régime de contrôle des prix et des salaires. Le « traité de Detroit »2 est donc une opinion partagée informelle et privée selon laquelle les salaires doivent croître avec la productivité et l’inflation. Le « traité » est formalisé dans un accord entre General Motors et UAW. Ce dispositif est peu à peu étendu, soit par négociation avec les syndicats soit par décision unilatérale des directionsqui ne souhaitent pas voir de syndicats dans leur entreprise.

Pendant trente ans la mécanique tourne parfaitement.

La rupture

Ce graphique montre à la fois l’efficacité du « traité de Detroit » et l’ampleur du décrochage qui s’est produit à partir de 1970. La faible progression du salaire médian à partir de cette date cache en fait une inégalité croissante dans les revenus comme le montre le graphique qui suit. Les salaires bas et moyens ont très peu progressé en termes réels ; seuls les 5 % des salaires les plus élevés ont augmenté fortement, surtout entre 1980 et 2000.

Evolution des revenus aux Etats-Unis (en dollars de 2012)

Du fait des vagues de délocalisations puis de la crise, ce sont surtout des emplois relativement bien payés qui ont été détruits, notamment dans l’industrie, et surtout des emplois moins bien payés qui ont été créés, notamment dans les services. Ainsi, entre le premier trimestre de 2008 et le deuxième trimestre de 20144 :

Emplois perdus (les 5 secteurs les plus touchés)

Secteur

Pertes (en
milliers)

Salaire moyen annuel (en US$)

Manufacturier

-2 272

63 215

Construction

-1 968

57 536

Commerce de détail

-1 176

29 322

Emplois de bureau

-1 030

37 084

Commerce de gros

-590

71 415


Emplois créés (les 5 secteurs les plus actifs)

Secteur

Gains (en milliers)

Salaire moyen annuel (en US$)

Restauration et hôtellerie

1 500

20 955

Santé et secteur social

1 429

47 013

Emplois de bureau

1 423

37 084

Commerce de détail

963

29 322

Technique, Scientifique

930

87 397

Depuis 1970, le « modèle américain » connaît donc de profonds bouleversements : le pouvoir d’achat de la classe moyenne stagne, les mécanismes de redistribution sont peu efficaces et perçus comme illégitimes, la polarisation sociale, géographique et politique de la population croît considérablement. Dès lors l’appareil de formation primaire et secondaire n’est plus financé comme il le devrait et sa performance s’érode5. Les indicateurs PISA reflètent ces évolutions. On peut observer de même une évolution négative des indicateurs de santé publique6.

Les innovations et les changements techniques continuent certes de faire émerger des produits de grande consommation, mais l’impact en emplois aux USA est faible comparé à celui produit au XXe siècle par l’automobile ou l’électrification. En 1955, General Motors était la plus grande entreprise du monde, avec un chiffre d’affaires de 105 milliards de dollars (en dollars de 2011), près de 500 000 salariés aux USA et 80 000 à l’étranger. En 2011, Apple a un chiffre d’affaires de 108 milliards de dollars mais moins de 30 000 salariés aux USA, 10 000 à l’étranger et plus de 700 000 employés par la sous-traitance pour l’essentiel en Chine et dans des pays émergents.

Quelles perspectives ?

Souvenons-nous que le paysage social américain des années 1920 était fort semblable à celui d’aujourd’hui. L’émergence d’un nouveau système sociotechnique, comme cela s’est produit au XXe siècle, ne peut être exclue7.

Plusieurs leviers sont fréquemment évoqués : les nouveaux modes de production, dans lesquels les Américains investissent beaucoup, l’évolution des techniques en biologie, plus rapide que ce que la loi de Moore décrit pour l’électronique, l’allongement de la durée de la vie, qui ne se résume pas au seul vieillissement de la population et qui demandera des produits et de services nouveaux…


[1] En particulier par le Glass Steagall Act de 1933 qui sépare banques d’affaires et banques de détail.
[2] Ce nom a été donné en 1949 par un journaliste de la revue Fortune.
[3] Ainsi de la société IBM.
[4] Source : US Census Bureau et Bureau of Labor Statistics
[5] Voir sur ce point les enquêtes PISA de l’OCDE
[6] Les USA étaient en 1960 en douzième position pour la mortalité infantile parmi les pays du monde ; en 2004 ils n’occupent plus que la trentième position. En 1990, le taux de mortalité des femmes en couches était de 12,4 pour 100 000 ; il est désormais de 18,5.
[7] Le lecteur intéressé pourra regarder sur YouTube la publicité de Chrysler lors du Superbowl de 2012 avec Clint Eastwood ; c’est sans doute l’expression la plus achevée de l’optimisme américain face à la crise. La vidéo est disponible en cliquant ici ; site consulté en dernier le 29/10/2014.
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