L’industrie dans la métropole : les enseignements des recompositions de Manchester et de Zurich
Dans sa nouvelle étude, La Fabrique de l’industrie observe la recomposition de deux anciennes capitales européennes du textile, devenues des métropoles de l’économie de la connaissance. Elles y sont parvenues par des chemins qui n’ont rien en commun, ce qui conduit les auteurs à écarter l’idée d’une trajectoire type de reconversion.
La reconversion industrielle des grandes villes européennes n’a pas suivi une trajectoire unique. C’est le point de départ de la nouvelle étude de La Fabrique de l’industrie, menée par Thomas Caillé, Lyna Chaib, Mathilde Tigréat et Louis Yodo, étudiants de l’École urbaine de Sciences Po. À partir d’entretiens avec des acteurs locaux et de données statistiques nationales, ils analysent la recomposition de Manchester et de Zurich à l’ère du digital. Leur travail nourrit les réflexions de l’observatoire des Territoires d’industrie quant aux modes de gouvernance et aux leviers d’action des territoires industriels européens.
Une ville en déclin, une ville en transition
Manchester a connu une désindustrialisation particulièrement marquée : 150 000 emplois manufacturiers perdus entre 1961 et 1983, un chômage supérieur à 12 % au début des années 1990, une population divisée par deux entre 1931 et 2001. Fermetures de sites, dégradation de quartiers et perte d’attractivité caractérisent pendant longtemps ont longtemps caractérisé la ville de Manchester avant que ne s’y engage un vaste processus de reconversion au tournant du XXIe siècle.
À Zurich, la transformation a été progressive. Le développement continu de la finance, des technologies et des activités de la connaissance a compensé le repli manufacturier, sans rupture économique ni sociale. Les auteurs soulignent que le cas s’est révélé plus difficile à documenter, le prisme de la reconversion y étant peu mobilisé et le sujet peu traité par la littérature. C’est finalement ce qui en fait l’intérêt : une reconversion peut aussi s’opérer sans crise préalable.
Une industrie recomposée et non disparue
Dans les deux villes, la tertiarisation n’a pas fait disparaître l’industrie. Celle-ci s’est recomposée autour d’activités à forte valeur ajoutée où les frontières entre industrie et services s’estompent : fabrication avancée, sciences de la vie, technologies numériques. Les auteurs y voient des économies relevant davantage d’un modèle hyperindustriel que postindustriel, la création de valeur reposant sur l’articulation entre industrie, digitalisation, services productifs et technologies avancées.
Les ressorts diffèrent. À Manchester, la reconversion s’inscrit dans une stratégie de régénération destinée à rebâtir l’économie, mais aussi l’image de l’agglomération, en attirant investissements, entreprises et populations qualifiées. L’Atom Valley, dédiée aux matériaux et à la fabrication avancée, rassemble aujourd’hui plus de 500 entreprises et 15 000 emplois. À Zurich, elle répond à un contexte international, la montée en puissance des États-Unis dans les technologies au cours des années 1970–1980, à laquelle l’École polytechnique fédérale a répondu par une politique de recherche et de transfert vers l’industrie.
Deux cadres de gouvernance
Ces stratégies s’élaborent dans des configurations institutionnelles différenciées. Le Grand Manchester, dont les compétences économiques ont été élargies au début des années 2010, construit progressivement une stratégie industrielle locale, mais sa capacité d’action reste conditionnée par les orientations et les financements du gouvernement central : chaque compétence se négocie séparément et la centralisation fiscale britannique prive les collectivités de ressources propres. À l’échelle municipale et cantonale zurichoise, les pouvoirs publics établissent les conditions-cadres, soit l’ensemble des règles et politiques propices à l’essor d’une activité ou d’un secteur donné. Ce faisant, ils endossent un rôle de facilitateurs et de catalyseurs dans l’implantation des secteurs de pointe. Au niveau national, la Suisse n’a d’ailleurs pas de politique de clusters.
Des stratégies métropolitaines aux effets ambivalents
Outre la reconversion industrielle, les villes de Zurich et de Manchester ont favorisé la digitalisation de leurs infrastructures et de leurs services publics, Zurich occupant à cet égard une position de tête parmi les métropoles mondiales. Mais ces stratégies produisent des effets ambivalents : en renforçant l’attractivité, elles concentrent aussi les ressources et les opportunités dans les espaces centraux.
Dans les deux agglomérations, les emplois les plus qualifiés se situent au centre ou dans sa périphérie proche, tandis que les périphéries éloignées conservent l’industrie la plus traditionnelle et la moins productive. Par ailleurs, les inégalités numériques tendent à se superposer aux inégalités socio-économiques préexistantes lorsque des politiques spécifiques ne sont pas mises en œuvre pour les réduire. Près de 450 000 habitants du Grand Manchester, soit plus de 15 % de la population de l’agglomération, étaient recensés en 2020 comme n’utilisant pas Internet, contre 6 à 7 % à l’échelle nationale.