Regard de terrain : À la rencontre des travailleurs de l’industrie

2 800 km parcourus, 33 usines visitées, 10 semaines de voyage : c’est le périple hors norme de Dimitri Pleplé. En 2017, ce jeune ingénieur a réalisé un tour de France des usines à vélo pour rencontrer celles et ceux qui font l’industrie au quotidien. L’objectif : changer l’image négative que les gens et les jeunes en particulier peuvent avoir de la vie en usine.

Par Dimitri Pleplé
Le 29/05/2018

Le premier point intéressant que révèlent les interviews que j’ai menées est la culture de l’ancienneté dans ces entreprises exposées. Très souvent, j’ai recueilli des témoignages de personnes qui avaient fait toute leur carrière dans l’entreprise. Cela accentue leur sentiment d’appartenance à la boîte, l’attachement à la marque et la fierté du produit. On peut imaginer qu’en cas de licenciement économique, ces personnes, qui n’ont pas eu à chercher un emploi depuis parfois des décennies, risquent d’avoir des difficultés pour retrouver du travail. Il faut aussi ajouter à cela la peur d’un nouvel environnement.

J’ai également ressenti dans les discours de manière générale une grande confiance en l’avenir. Les travailleurs interviewés n’ont presque pas fait part de leur peur du licenciement mais ont plutôt mis en avant le bon dynamisme de leur entreprise et tiennent sauf dans le cas de deux sites industriels sur le déclin dans le nord-est de la France un discours optimiste sur le futur.

Un autre élément marquant est l’importance de l’usine dans la vie du territoire dans lequel elle s’inscrit. Cela est vrai pour les grosses structures (Vallourec, Tarkett, EDF) mais elle peut aussi l’être pour des entreprises de taille plus modeste dans des domaines spécifiques (Boutté, Fossier). Comme j’ai réalisé ce projet en dormant chez l’habitant, j’ai eu l’occasion de discuter longuement avec mes hôtes de la vie de la région et notamment de l’importance de l’industrie pour le territoire. J’ai pu m’apercevoir une nouvelle fois de l’attachement au produit voire au domaine d’activité, même chez les personnes qui ne travaillent pas dans l’entreprise. On devine l’effet négatif sur la région que pourrait avoir une fermeture mais aussi son corollaire, son impact positif sur l’économie locale et le commerce. Cela peut facilement s’expliquer par la localisation géographique des usines, qui se trouvent dans des zones particulièrement isolées.

Enfin, je mesure en ce moment la difficulté de retrouver du travail pour les personnes travaillant dans une grande entreprise depuis longtemps et qu’on pousse vers la sortie. Je travaille depuis quelques mois à l’emboutissage de l’usine PSA de Poissy où je suis responsable d’une équipe de 25 employés. L’usine de Poissy a lancé une procédure de réduction d’effectifs et doit les réduire de plus de la moitié en quelques années. Parmi les mesures mis en place pour « amortir » le choc pour les travailleurs licenciés, il y a l’aide à la mobilité professionnelle qui a été mis en place. Pourtant, le premier frein pour partir est la baisse de salaire, et non la faible volonté de reconversion de la part des travailleurs. Les emplois sont proposés dans plusieurs domaines, même dans l’usine Renault de Flins dans le même département. Mais, après une carrière de 15, 20 ou 25 ans dans la même usine, il est évidemment très difficile de recommencer un travail rémunéré 20 ou 30 % moins cher. Il y a aussi la peur du changement et la crainte de l’univers dans lequel on se retrouverait.

En résumé, je dirais que mon projet est l’exemple qu’il existe une culture très forte de l’ancienneté dans les entreprises industrielles, qui tisse un lien très fort entre l’entreprise et son territoire et contribue à donner une grande confiance en l’avenir aux travailleurs. Ces points positifs pour l’activité industrielle peuvent cependant se révéler être des faiblesses en cas de licenciement et de recherche de nouvel emploi après plusieurs années passées dans la même structure.

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