Les pays européens doivent accroître leur cohésion afin de faire face à la politique commerciale américaine

La Note « La France est-elle exposée au protectionnisme » est une contribution opportune et importante au débat, en particulier parce qu’elle fournit une analyse factuelle et raisonnée des exportations françaises comparées à celles de nos concurrents et partenaires européens, de la Chine et des États-Unis.

La présente Note est une contribution opportune et importante au débat, en particulier parce qu’elle fournit une analyse factuelle et raisonnée des exportations françaises comparées à celles de nos concurrents et partenaires européens, de la Chine et des États-Unis. Elle souligne aussi avec raison les limites de la « courbe du sourire » et l’importance de préserver et de faire croître autant que faire se peut les activités de fabrication industrielle locales, pour des raisons économiques, sans parler de la dimension environnementale, sociale, et politique.

L’étude met aussi bien en valeur la différence entre les pays européens et les États-Unis ou la Chine, beaucoup plus autocentrés. Pour les États-Unis, jusqu’à la période récente, c’était moins un choix politique que la conséquence de la taille du pays et de son économie, relativement fermée : les statistiques de la Banque mondiale indiquent un rapport du commerce extérieur – importations et exportations – au PIB de 26,6 %, le plus bas de tous les pays du G7 16. Pour la Chine, la participation moindre à la globalisation n’est pas seulement le résultat d’un choix politique, mais aussi la conséquence de sa compétitivité relative : si elle n’est plus « l’atelier du monde » dans tous les secteurs à cause de la hausse des salaires, elle reste fortement concurrentielle et, paradoxalement, les mesures américaines risquent de conforter le gouvernement chinois dans ses intentions de développer sa base de production dans les secteurs de pointe et les filières stratégiques.
Le cas de Huawei est à cet égard exemplaire. En privant les nouveaux modèles de smartphones des logiciels de Google, Washington ne peut qu’inciter Pékin à investir davantage dans le plan Chine 2025, qui concentre les critiques américaines – comme si les performances dans la haute technologie pouvaient se décréter. Par ailleurs, il est important de noter que si la Chine a encouragé ou toléré l’usurpation de la propriété intellectuelle – comme les États-Unis au XIXe siècle, son surplus commercial n’est plus en 2018 que de 0,4% (contre 7 % pour l’Allemagne).

La Chine représente certes un défi pour nos entreprises qui dépendent de leur développement sur les marchés mondiaux, mais il serait maladroit d’ignorer le danger que représente aujourd’hui pour elles la politique américaine. Depuis 2018, les mesures protectionnistes de l’administration américaine se multiplient, à l’initiative d’un Président qui a depuis toujours, et bien avant qu’il n’entre en politique, proclamé ses convictions en la matière.
Au-delà de l’arsenal « classique » des instruments américains de défense commerciale (antidumping et anti-subventions, mesures de sauvegarde), qui se multiplient, le recours à l’argument de la sécurité nationale est particulièrement dangereux. En effet, il n’est pratiquement jamais censuré par les tribunaux américains, traditionnellement respectueux des prérogatives de l’exécutif en la matière, et n’a pas fait l’objet pour l’instant de disciplines de la part de la branche législative, à qui la Constitution donne pourtant toute compétence pour réguler le commerce extérieur américain. Le parti Républicain a oublié ses convictions libre-échangistes (les Représentants étant terrorisés à l’idée d’avoir à affronter un candidat soutenu par le Président lors d’une élection primaire) et les Démocrates subissent la pression de syndicats qui partagent la philosophie protectionniste du Président. Il serait d’ailleurs aventureux d’imaginer que les droits de douane américains de 25 % sur l’acier, par exemple, retrouveraient leur niveau antérieur avec une nouvelle administration. Pour mémoire, le droit de 25% imposé sur les véhicules SUV par le Président Johnson, à l’occasion de la « guerre du poulet » avec l’Allemagne et la France, est aujourd’hui sacralisé.

La menace du protectionnisme américain est donc réelle et il ne faut pas la sous-estimer. Les entreprises en subiront les conséquences à trois niveaux possibles : hausse de droits de douane sur leurs ventes aux États-Unis, impact sur la conjoncture économique mondiale de l’affrontement entre la Chine et les États-Unis, et délitement progressif du cadre multilatéral des échanges.

Un affrontement entre les États-Unis et l’Union européenne est d’autant moins exclu que le Président ne manque pas une occasion de dire que l’Europe, dans ses rapports commerciaux avec les États-Unis, est « aussi mauvaise, voire pire » que la Chine. Des mesures américaines contre les exportations françaises sont inévitables dans le contentieux Airbus, dès que l’arbitrage de l’OMC sur le dommage subi par Boeing sera rendu dans les jours ou les semaines qui viennent, d’autant plus que Washington pourra dans ce cas afficher son droit d’agir en conformité avec le droit international. D’autres mesures pourraient aussi viser la France par suite de l’imposition fiscale des acteurs du numérique, car la trêve conclue à Biarritz lors du G7 peut n’être que de courte durée. Enfin, des mesures éventuelles contre les exportations d’automobiles européennes et les contre-mesures que prendra Bruxelles sont susceptibles de déclencher une guerre commerciale de dimension imprévisible.

Le conflit avec la Chine et la tentation d’un « découplage » entre les deux puissances mondiales pourraient ne pas être défavorables à nos entreprises, qui bénéficieraient de la disparition progressive de la concurrence américaine sur ce marché. D’ores et déjà, les analystes relèvent que si les pays tiers se voyaient imposer en Chine un droit moyen de 8% début 2018, les exportations américaines sont aujourd’hui frappées de droits de 20,7 %, et celles des autres pays tiers d’un droit réduit de 6,7%. Mais cet avantage relatif, qui varie selon les secteurs (la Chine a jusqu’à maintenant évité de s’en prendre au secteur aéronautique), risque d’être annulé par l’impact du conflit bilatéral sur l’économie chinoise et plus généralement la conjoncture mondiale.

Dernier danger, et qui n’est pas le moindre : l’effacement progressif du cadre multilatéral des échanges, structuré autour de l’OMC. Le blocage d’ici la fin de l’année du système de règlement des différends de l’institution genevoise en est le symbole le plus fort : il fait suite au refus américain de nommer les membres de l’organe d’appel, accusé de violer la souveraineté de Washington et le droit imprescriptible des États-Unis à utiliser selon leur bon plaisir leurs instruments de défense commerciale. On pourrait facilement argumenter que, si la Chine n’est rentrée qu’à demi dans le système, les États-Unis en sont aujourd’hui sortis, dans la pratique sinon nominalement. L’utilisation systématique de l’argument de la sécurité nationale pour justifier des mesures restrictives vise à soustraire le pays à ses engagements et au droit international.

Lors du lancement des négociations qui ont débouché sur la création de l’OMC, à Punta del Este, le commissaire européen Willy de Clercq allait répétant qu’il ne fallait pas laisser s’instaurer la « loi de la jungle ». C’est précisément cette loi, ou cette absence de loi que privilégie aujourd’hui l’administration américaine, sûre d’être le plus gros fauve.

L’Union européenne est la plus grande puissance commerciale mondiale. La Commission, il faut l’en féliciter, fait front et rend coup pour coup dans les conflits avec Washington. Mais l’Europe est d’abord une création de droit, mal équipée pour vivre dans le seul rapport de force. Le défi que représente le virage pris par les États-Unis met en cause ses intérêts vitaux, et nécessite le renforcement de la cohésion entre les États membres.

 

16. Les chiffres pour les autres pays du G7 sont respectivement : 86,9 pour l’Allemagne, 64,1 pour le Canada, 62,9 pour la France, 62,4 pour le Royaume-Uni, 59,5 pour l’Italie et 31,2 pour le Japon (statistiques de 2017). Le ratio est de 39,8 % pour la Chine.

Jean-Francois Boittin

Jean-François Boittin est Expert associé au CEPII.
Ancien diplomate et conseiller économique à l’Ambassade de France à Washington D.C. et Berlin, il a conduit la délégation...

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