Repenser le travail pour développer l’adaptabilité dans l’industrie

Denis Bismuth nous propose un travail de réflexion en 4 étapes. Dans ce premier article, il aborde le changement de forme du travail.

Par Denis Bismuth
Le 22/04/2021

La fragilité de fleuron de notre industrie, comme on l’a vu récemment avec Vallourec nous incite à penser qu’en ces temps de changement toujours plus rapide, la compétence n’est pas en soi suffisante pour assurer la pérennité d’une activité industrielle. Certaines de nos entreprises sont construites sur une conception du travail datant de l’ère industrielle qui semble ne pas correspondre aux exigences d’un monde en mutation permanente. Ce qui peut en partie expliquer leur difficulté à durer. Je vous propose ici une réflexion en 4 étapes sur cette question de l’évolution du travail :

  1. Le travail change de forme,
  2. Comment reconfigurer la notion de travail ?
  3. Comment intégrer le développement de compétences à l’activité professionnelle ?
  4. Comment changer le modèle de la formation ?

 

1. Le travail change de forme

Traditionnellement ce qu’on appelle « le travail » c’est l’acte qui consiste à produire des biens et des services dans un temps donné et dans un lieu dédié. Même s’il y a des divergences de point de vue entre les représentants des salariés et les directions des entreprises, il existe un consensus implicite sur cette conception du travail comme étant « l’activité de production de biens et de services ».

Mais l’opérationnel sur son poste de travail, ou le manager de terrain dans sa relation avec ses collègues ne fait pas que produire des gestes professionnels. Tous produisent aussi des interactions régulatrices de l’activité, de l’intelligence collective et de la connaissance 1. Mais chacun le fait d’une manière souvent invisible, impensée. Comme le montre Pierre Yves Gomez 2, c’est dans la découverte de ce « travail invisible » de cet impensé que se trouvent une partie des ressources du renouvellement des compétences ainsi que l’avenir du travail et de l’entreprise. Il existe manifestement des zones de flou dans la définition du travail. Ces zones de flou sont autant de portes ouvertes vers une re-conception de ce qu’est le travail.

 

Le travail : des limites protéiformes

Au fond, qu’est-ce que travailler ? Quand le tuteur ou le mentor accompagne une nouvelle recrue, considère-t-on qu’il travaille ? Ou bien considère-t-on que ce soit une activité qui se surajoute au travail ?

Quand les acteurs régulent d’une manière informelle des situations à la machine à café, ont-ils l’impression de travailler bien y a-t-il consensus pour dire que ce n’est pas du travail ? Bien souvent, une fois le café fini, on entend : « bon ! je retourne au travail ». Comme si le fait de penser ensemble son travail n’était pas du travail.

Cette intelligence que produisent les opérationnels est aussi du travail. Mais ce travail, comme l’essentiel du travail, reste invisible comme le montrait Yves Schwartz. Invisible autant pour celui qui le produit qu’il est invisible aux yeux de l’encadrement comme le montrent les travaux du sociologue François Dupuy. La réponse intuitive à cette incertitude est d’augmenter les stratégies de contrôle de la part de l’administration. Pourtant les travaux de François Dupuy sur le management semblent indiquer que plus l’entreprise est contrôlée par un management directif moins l’activité est sous contrôle. Autrement dit : plus les opérationnels sont dépossédés de la légitimité à s’auto réguler, à produire leurs conditions de travail, à penser leur travail, moins l’ensemble du système est efficient et moins il peut se perpétuer. Ce n’est donc pas plus de « contrôle » qui va assurer la pérennité, mais une conception du travail qui intègre le développement en continu des compétences dans le travail.

Alors, si travailler c’est aussi apprendre, ne serait-il pas nécessaire de reconfigurer notre conception du travail ?

 

 

[1] Bismuth D. : Prescription re-prescription et apprenance.
[2] Dans le sens premier de « découvrir » : enlever le couvercle qui cache une réalité imperceptible.
[3] Voir en bibliographie la série d’études sociologique de F. Dupuy

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